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La parole est d'argent, le silence est d'or | Nikolaï Ivanov

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8/5/2017, 18:19
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29 Février 1930


Les touches étaient glacées, mordant ses doigts comme la bise mordait sa gorge, brûlant la peau aussi sûrement qu'une flamme aurait pu le faire, en une menace présente et pourtant absente, occultée à son esprit absorbé. Ses prunelles céruléennes restaient fixées sur la partition, lisant les notes, les anticipant, la mélodie était familière, comme son propre souffle, comme la crispation qui raidissait ses épaules sans qu'il puisse s'en dissimuler… Plus vite, le rythme augmentait, tandis qu'il plongeait au travers du livret, des ondoiements qu'il en tirait, de plus en plus échevelé, de plus en plus haletant, vite, vite ! Il n'y avait plus rien d'autre que ce réceptacle dans lequel il déversait toutes ses pensées et ses sentiments, faisant vivre le thème, le faisant palpiter, impérieux dans l'air figé, jusqu'à l'allegretto qu'il déchirait, les doigts ne glissant jamais, ne se trompant jamais, malgré l'engourdissement qui les gagnait, malgré leur léger tremblement, et le bleuissement qui rampait, encore pâle et éloigné, pourtant bien réel. Puis finalement, l'arrêt, presque violent, certainement inattendu, le silence après l'apprêt, laissant un blanc, un vide, profond, tandis que le vent sifflait à l'extérieur… Kiril se figea un bref moment, une poignée d'instants, regard résolument fixé, harponné, à la partition, refusant de se retourner, quant bien même il savait ne plus être seul dans la pièce, quant bien même cette réalisation avait été la motivation à le faire cesser. La superbe baie vitrée était ouverte sur le grand salon, laissant s'engouffrer la neige et le froid, au mépris du confort de tous, du sien également, la poudreuse teintant le sol, le tapis, les meubles, le vent jouant. Lentement, il inspira, se raidissant plus encore pendant quelques instants, alors que ses doigts se courbaient sensiblement sur les touches d'ivoire. Puis enfin, dans un geste vif, il referma l'étui des touches, un claquement sec l'accompagnant avant qu'il ne se lève, contournant le tabouret couvert de velours.

Il était venu dans le grand salon car il se pensait seul, ou presque, son frère était absent, sa sœur se délitait à l'autre bout du manoir, sa grand-mère et sa tante ne se sortaient jamais des préparatifs du mariage, et fort heureusement, sa grande cousine n'était pas là non plus. Et plus encore, son père, du moins l'avait-il ardemment pensé. Pourquoi se trouvait-il là, alors qu'il était sensé rencontrer il ne savait qui en ville ? Kiril n'en savait rien, et en soi, il n'était pas certain que cela fasse une quelconque différence. Tout ce qui avait une importance, c'était qu'il avait délibérément cessé de jouer pour le reste de la famille et qu'il n'avait réellement pas eut l'envie de voir son père apparaître au milieu de ce qui était une satisfaction personnelle, qui ne lui était destinée qu'à lui et certainement pas au reste d'une famille contre laquelle il nourrissait de sombres ressentiments. Parfaitement conscient des tendances de celui qui lui avait donné la vie, sachant qu'aucune de ses pensées n'était vraiment à l'abri, il assumait pleinement ce qu'il pensait, sans l'énoncer, bien que sa contenance et son port exsudaient ses sentiments sur la situation actuelle. Œil bas, refusant de le regarder directement, le jeune homme prit sa courtoisie à deux mains pour parvenir à émettre un son quelconque, et ne pas simplement quitter les lieux. « Père » salua-t-il, tiède, mais parfaitement policé, ne pouvant se faire reprocher quoi que ce soit au sujet de ses manières. Avec cette même raideur, il lui dédia un signe de tête sec, en guise d'inclinaison. Et que faire, à partir de cet instant ? Lui voulait partir, quitter sa présence pour ne pas risquer une conversation qu'il redoutait, sans tout à fait savoir pourquoi… De nouveau, il inspira profondément, le geste s'avérant idéal pour lui permettre de juguler ses sentiments.

« Je ne savais pas que vous deviez rentrer si tôt » Des banalités étaient une échappatoire élégante au fond du problème…

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10/5/2017, 21:16
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Ses prunelles céruléennes s’ouvraient sur ce hall où il avait transplané après sa brève soirée. Nikolaï avait d’autres projets pour ce soir. Sa fiancée à l’hôpital, ses craintes et ses démons prenaient forme dans l’imposant jeu de pouvoir qui remuait la Russie et qu’il voyait se dessiner. Cela approchait. Le virage radical pour sa lignée. Cela approchait plus promptement qu’il ne le supposait, redoutant alors de ne pas être prêt, être pris de court par ses propres travers. N’avait-il pas déjà commencé à payer lorsque le corps de son épouse avait rencontré fatalement le sol et qu’il avait du, tel un ouragan dans la psyché, réduire à néant la vie qui croissait dans le ventre rond de la défunte ? Le deuil était une plaie infâme à porter, une terreur au quotidien que de se voir enlever, un à un, les siens. Le nouveau Patriarche pesait amplement la nécessité du recueillement d’une année qu’il avait soufflé. Son cœur regrettait la précipitation qu’il s’infligeait malgré lui, mais face aux événements à venir, il ne pouvait résolument pas se réserver. Sa lignée devait avancer, se mettre en ordre de bataille face au lendemain qui les attendait. Si se dresser comme un roi était son supplice et il l’acceptait, il ne pouvait décemment pas l’imposer à sa progéniture ravagée par le trépas maternel. Non, il devait être patient à leur égard.

La mélodie happait son attention, tant comme un péché mignon que parce qu’il savait quels doigts pressaient les touches lisses et bichromes avec autant de talent. Une superbe inégalée qu’à un père orgueilleux faisait l’entière fierté, après avoir tant pâti pour cet enfant malade, il savourait les notes en consolation de son âme monstrueuse mais pas moins humaine et affligée. Il posa sa main gauche, sur un meuble du hall, en appui, fermant les yeux pour se plonger dans ce qu’il adorait, ce qui apaisait la bête grondante logée dans ses poumons. Il s’enivrait loin de la suffocation outrancière de ses jours et puis, marchait, apaisé par le chant de la sirène. Un bain glacial pourtant l’attendait, tels les mythes et épopées, il était la proie charmée et pourtant, dans l’harmonie jouée en accéléré, le prédateur n’avait nullement convoité de le chasser. En témoignait l’étouffement soudain des notes qui lui glaçait le sang, le silence retrouvé était l’atroce tourment d’un père face à un fils agité. Le clavier refermé, l’enfant qui était sien se levait, trouvant à lui faire face, bien élevé, ses lèvres couronnées d’une bien-séance rudement enseignée pour le parfaire, un diamant épuré et splendide, joyau de son orgueil démesuré.

A la banalité, il opposait un silence mesuré, celui qui contenait bien plus que les mots ne le feraient jamais. L’ardeur à sa patience était outrancière et pourtant Kiril ne pouvait ignorer la pression que son père cherchait à exercer sur les impalpables mots, au son anéanti, mais qui, dans son esprit, étaient un cri auquel il accédait. Sensible au courroux qu’on lui opposait, il ne dressait en mât inflexible d’un navire malmené où l’équipage avait la nausée. Il devait tenir, et il tiendrait. Jamais il ne pourrait les laisser aller à la dérive auquel ils aspiraient dans leur peine légitime mais irraisonnée. « C’est justement parce que tu l’ignorais... » Voix grave, lourde et royale, qui détachait chaque mot avec un soin charismatique. Il était un politicien, il avait appris à ne pas se presser : « … Que nous nous rencontrons. » Le reproche subliminal était à peine esquissé, comme un murmure près d’une oreille, un secret mais dont le constat pragmatique ne s’offensait d’aucune colère. Il comprenait la fuite, la punition dont il était l’objet. Il ne cherchait pas même à se dégager de sa culpabilité certaine. Il était fou mais extrêmement lucide sur ce monde et ses propres défaillances et blasphèmes.

Élevant une main sur le visage juvénile qui se transformait par maturité, la pulpe de ses doigts effleura l’os de sa mâchoire bien faite, héréditaire, jusqu’au menton qu’il redressait très légèrement mais suffisamment pour croiser ses prunelles céruléennes aux émotions mouvementées. Ne s’y attardant pas d’avantage, sa dextre, souple, retombait alors que ses iris bleutées le harponnaient délicatement. Son fils était une œuvre d’art qu’il refusait d’endommager, une perfection à ses yeux qu’il ne pouvait altérer. Sa voix devint un murmure perçant le silence avec une intensité puissante : « Comment puis-je apaiser ton tourment, Kirioucha ? » Il ne le lâchait pas un seul instant du regard, comme s’il s’enfonçait dans les fenêtres de son âme pour effleurer son essence en souffrance, et l’étreindre dans une affection paternelle, un amour exclusif qu’il n’avait jamais offert qu’à ses trois enfants.
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13/5/2017, 12:30
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Le silence, surprenant et attendu tout à la fois, témoignant des deux opposés vers lesquels il étirait sa famille à longueur d'années. Kiril s'était à moitié attendu à le voir se mettre en colère et le pousser à l'affronter, et il en avait été lassé par avance, n'y trouvant rien qu'il apprécia naturellement, bien que refusant en l'état de reculer et de courber l'échine aussi aisément… Pas cette fois en tout cas. Il l'avait déjà fait, à plus d'une reprise par le passé, parce qu'il le devait, ou simplement parce qu'il ne trouvait pas les mots à lui opposer, ne voyant, souvent, pas quelles affirmations pourrait l'atteindre ou passer son assurance pour le faire douter, même un instant. Peut-être à tort, d'ailleurs, il n'en savait rien, en fin de compte, et il ne voulait pas savoir en un sens, car cela voudrait dire essayer, et cette lassitude gagnée progressivement ne l'admettait pas, alors il se contentait de ravaler et d'obéir, ou de s'éloigner. Au fond, qu'est-ce que cela changeait, qu'il parle ou non ? Une fois qu'il serait adulte, sa vie à lui serait entre ses propres mains et il n'aurait plus à devoir supporter cela, alors en attendant, mieux valait simplement se taire, endurer, et profiter du positif, non… ? Non… ? Et pourtant, il ne pouvait pas s'empêcher d'être soulagé qu'il ne prenne pas la parole, pas immédiatement au moins, qu'il ne le pousse pas dans ses retranchements, qu'il le soulage du poids de se faire cette rengaine frustrée pendant des heures dans la semi-privauté de son esprit, loin de lui, très, très loin. Un instant, il ne pu s'empêcher de soupirer, le geste instinctif ôtant une once du poids qui lui compressait le torse en l'instant. Ce n'était qu'un brin de ce qui l'oppressait mais c'était déjà positif et appréciable, et pour autant, il ne relevait pas les yeux, pas assez stupide pour se laisser berner par ce répit inattendu, trop désabusé, trop usé, pour croire qu'il s'en tirerait à si bon compte.

Voilà que son père s'avérait composé… il n'était pas certain d'apprécier le fond de ce changement, même si la forme était agréable. Déglutissant par automatisme, il constata que sa gorge était aussi serrée que son cœur, et fronça sensiblement les sourcils. «Certes » Kiril n'avait jamais cherché à cacher qu'il l'évitait effectivement. En comparaison du ton de son père, sa propre voix était légère, éphémère, se diluant dans le silence en l'ayant à peine troublé. Il assumait le reproche et sa propre décision et ne changeait pas d'avis, n'ayant réellement aucun plaisir à se trouver face à lui. Sa présence ne faisait que rappeler les milles fautes qu'il lui imputait, et raviver la douleur de la perte inconsolable qu'il entretenait. Cet homme n'avait pas aimé sa mère et il ne lui demandait pas de le faire, les mariages de convention ne finissaient pas toujours tous en entente affectueuse, il le savait déjà, en avait été excessivement conscient quand il avait orienté le choix de son père pour sa fiancé, vers un caractère qui, justement, lui siérait mieux, et se développerait mieux avec le sien que celui de la Tchekov qu'on lui avait choisit à l'âge de dix ans, une fois passé le cap de la mortalité infantile la plus commune. Non, il ne demandait pas l'amour de ses parents, mais lui, c'était sa mère, et oui il l'aimait et elle lui manquait. Les imbéciles bouffis de virilité qui cancanaient ne plus être rattachés à ceux à qui ils devaient la vie étaient aveugles et sourds à eux-même… on ne coupait jamais totalement de tels liens. Même dans une famille comme la leur. Et chaque fois qu'il y pensait, il ne rêvait que d'une chose, pouvoir fracasser l'air impénétrable dont son père n'arrêtait pas de s'orner. Lentement, il inspirait, se tenant toujours là, droit et immobile, craignant qu'un mouvement mal ajusté ne le fasse craquer.

Alors quand il sentit le contact des doigts de son père, il se crispa, ses mains se nouant en poings qu'il garda pour autant le long de ses flancs. Son cœur se serra davantage, il avait froid, d'un seul coup, et pourtant chaud, et sa gorge était irritée à chaque respiration… Il n'avait pas envie de relever les yeux, pas parce qu'il avait quoi que ce soit à cacher, il savait déjà que son père espionnait tout le monde dans ce manoir, mais simplement parce que c'était une forme d'affrontement et qu'il n'avait vraiment aucune envie de cela maintenant, encore moins après ce silence. Sa velléité de le confronter ne survivait pas à sa fatigue nerveuse. Yeux dans les yeux, Kiril ne fit aucun effort pour lui rendre la moindre forme de bienvenue, l'observant d'un regard tiède et maussade, sans la passion que sa mélodie avait démontrait… Silence, il gardait le silence, se demandant bien quoi faire d'une telle question, doutant jusqu'à son fondement, jusqu'à sa sincérité. Qu'en avait-il à faire, de son tourment maintenant ? C'était ridicule de s'inquiéter de ce genre de choses après coup, et hypocrite avec ça, mais pouvait-on seulement le reprocher à un politicien ? « Je...  » Il fallait bien qu'il réponde, même si ce qu'il pensait était certainement déjà exposé à nu pour lui, la question demeurait, il fallait bien qu'il ait la courtoisie de répondre, et de toute façon, il doutait pouvoir le planter-là à présent, hélas. Et pas seulement à cause de Nikolaï lui-même… l'éducation avait eut un terreau fertile chez lui, il aimait se montrer courtois et n'aurait guère supporté de ne pas afficher de la tenue. C'était le même piège qui l'avait obligé à rester et le saluer. Parfois, il aurait préféré être né paysan…

«Je doute que vous ayez la possibilité, père. J'en suis désolé » Il l'était sincèrement, réellement, sans faux semblants, et la réalisation lui fit relever légèrement le regard, l'affermissant face à celui de son père. Ça aurait été plus simple, pour tous le monde, si Nikolaï avait pu effectivement tout arranger, s'il avait eut les moyens d'effacer ce qui l'écrasait. Mais il ne le pouvait pas, cela ne rimait strictement à rien. Que voulait-il faire ? Il ne pouvait pas ramener sa mère et leur frère ou sœur à naître, il ne pouvait pas effacer les commérages et l'outrage de la bonne société Russe qui leur tombait dessus après ses frasques avec Alexandra, il ne pouvait pas revenir des années en arrière pour couper court aux rêves de sa sœur et l'empêcher de péricliter de l'intérieur comme elle le faisait… En bref, malgré toute son autorité, toute sa prestance, sa place de choix à la Main Noire et tout son orgueil, il était totalement impuissant. Et de toute façon, le voulait-il réellement ? C'était bien trop simple de venir le voir après coup pour lui demander ce qu'il pouvait faire pour arranger les choses. Bien trop simple, juste un moyen de faire passer la pilule. Mais il aurait aimé que ça soit possible, que Nikolaï soit vraiment à la hauteur de ce à quoi il prétendait, ça aurait été… mais ça n'était pas, et quel mot rendrait justice à ce que ce serait ?

« Je crains… que vous ne deviez accepter la situation telle qu'elle est » Sa voix sonnait lointaine à ses propres oreilles, mais il doutait qu'elle ne soit pas contrôlée, bien qu'elle soit excessivement difficile à émettre. Pourtant, maintenant qu'il avait commencé à répondre, il allait bien devoir subir l'entrevue jusqu'au bout et… peut-être faisait-elle partie du processus. Peut-être que ça l'aiderait à faire son deuil, à défaut d'arranger leur relation. Se tournant vers lui en une ébauche d'ouverture de pensée, et peut-être aussi, stupidement, pour l'aider à avaler sa propre pilule avec ce qu'il lui plaquait au visage, le jeune homme déglutit de nouveau, ayant l'impression vague d'étouffer. Il devait se montrer fort, droit, lui au moins, il devait faire preuve de maintient, c'était ainsi qu'on lui avait enseigné… « Est-ce qu'elle va bien ? » Il se fichait éperdument de le savoir, pire, il aurait voulut qu'elle meure elle aussi, mais c'était la rengaine à laquelle il devait se plier. Il n'aurait pas été acceptable qu'il se réjouisse ouvertement des souffrances de sa future marâtre… et encore une fois, lui-même devait bien maintenir certaines valeurs. La pauvre n'avait rien demandé à personne, au début de cette histoire sordide. Puis, soudainement, une idée pointa le bout de son nez, une idée complètement folle, à laquelle il n'aurait jamais pensé sérieusement dans un moment pareil. Est-ce qu'il oserait ? Oh, après ce qui venait de se passer, il avait juste assez de courage pour tenter.

« A bien y réfléchir, il y aurait peut-être quelque chose, que vous pourriez faire, père... » Il se harnacha contre ce qui risquait de suivre, et se força à paraître moins froid et distant. « Aucune formation supérieure proposé par Koldovstoretz ne me convient. J'en ai déjà fait le tour, afin de pouvoir m'orienter au mieux le moment venu et me donner le temps de réfléchir. Mais plus j'en apprend et moins cela me semble pertinent, pour moi. Je souhaiterai effectuer mes études supérieures à Londres... »


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19/5/2017, 21:28
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Le silence s’étalait comme un chat paresseux, ne comptant pas les secondes qu’il consommait avidement et pendant lesquelles Nikolaï convoitait dans la mouvance troublée des iris de son fils, une accroche poignante sur laquelle il asseyait sa domination. La phrase à peine esquissée s'éteignait, morte en plein vol comme bien des rêves enfantins que le politicien avait pu avoir au temps jadis, avant de se dresser pleinement contre son père. Une part de lui-même ne pouvait que se retrouver dans l’écœurement dont souffrait son enfant benjamin. Lui-même n’avait guère approuvé les actes de son paternel, lui-même avait tranché avec son aîné pour marquer sa place dans cette famille. Il ne pouvait qu’apercevoir le spectre de sa propre mort, comme un écho farouche à ce en quoi il avait tant œuvré des années durant. Pouvait-il seulement lui en vouloir ? Non, au fond de lui, il comprenait malgré l’amertume de l’ingratitude. D’aucun n’était parfait et probablement était-il celui qui avait insufflé cet esprit critique à l’égard d’un père. Il en assumait les conséquences même si elles lui déplaisaient.

Il ne pouvait rien faire pour l’apaiser, annonçait-on, et en creusant son esprit, il observait combien cette petite tête était encore bien puérile malgré son âge avancé. Devant l’adversité et la douleur, cet enfant ne rêvait qu’à remonter le temps, réécrire l’histoire autrement plutôt qu’à regarder l’avenir avec la sagesse qui revenait à son rang, acceptant le présent avec dignité, arrangeant l’avenir plutôt que de vouloir le refaire. Qu’aurait-il écrit à sa place ? Se croyait-il au dessus du sort de la fatalité ? Pensait-il que tout pouvait à jamais très bien se dérouler ? Aucune bavure, aucune erreur jamais ? Que dans l’illustre moralité il pourrait toujours éclairer chacun de ses choix, dans une justesse indéniable ? Douce utopie qui faisait sourire son cœur de père. Comme il était innocent et si cruel à la fois. Comme il était si loin de la réalité. Mesurait-il seulement le poids de ses pensées ? Un jour peut-être, lorsqu’il aurait vieilli et éprouvé, se retournerait-il sur la tombe paternelle avec un peu plus de raison dans la cervelle. Et de la compréhension. Comme Nikolaï. Comme c'était ironique.

Nikolaï n’avait jamais accepté une situation qui lui déplaisait. Kiril semblait s’accommoder du sens de la fatalité lorsque cela lui chantait. Le legillimens ne pouvait que s’en amuser à défaut d’être blessé par la cage sordide dans laquelle son fils tourmenté tentait de l’enfermer. La question au sujet d’Alexandra était polie mais désintéressée. Contrairement à son fils, Nikolaï ne se perdait pas en courtoisie sans plus-value, gâchant sa salive et ses efforts pour des palabres creuses. Là n’était pas le sujet et tout deux le savaient. Le silence qu’il lui opposa n’en fut que l’aveu glacial, le laissant poursuivre dans une demande étrange et déplacée. Kiril savait parfaitement que son père refuserait des études à l’étranger. Catégoriquement. Outre l’affront qu’il se prenait comme une gifle, il y avait la place inadaptée que la demande prenait dans leur conversation. Il ne doutait pas que son enfant ait tout à fait réfléchi avec sérieux à la question de ses études et certainement avait-il des arguments très convainquant sur ce choix mais… Quel rapport avec l’apaisement de son tourment … Si ce n’était l’éloignement que causerait inévitablement la distance physique entre le père et le fils ?

Ainsi Kiril réclamait sa liberté prématurée, celle à laquelle Nikolaï aurait consenti une fois que son enfant aurait été marié et aurait obtenu une situation sociale et professionnelle stable. « Est-ce ainsi que tu affrontes l’adversité, mon fils ? » En fuyant comme un lâche, traçant son chemin. Kiril avait beau lui demander la permission par politesse, le fond de l’acte en demeurait le même. « La puérilité dont tu fais preuve ne fait qu’ajouter du poids à ma conviction selon laquelle tu n’es pas encore prêt à te passer de mon autorité et de ma protection. » C’était donc un refus, et le fait que cela se déroule à l’étranger n’entrait pas même en ligne de compte dans son avis. Si tel avait été le cas, son fils aurait pris une gifle méritée pour l’affront qu’il osait. Levant sa baguette, le patriarche ferma la baie vitrée et fit disparaître la neige entrée au sein de leur foyer. « Quoi qu’ingrats, tes reproches sont légitimes. J’ai moi-même du mal à me supporter. » L’aveu brisait l'impeccable apparence qu’il se donnait. Une brèche, une faille, vers ce qui hantait sa psyché, une lucidité affreuse sur ce qu’il était, sur ce que le monde était.

Un petit sourire, fin, léger, venait croquer l’habituel marbre de son visage avant de disparaître, amusé par l’idée-même de ce qu’il venait d’exprimer. Un soupir et il se déplaçait, quittant la proximité de cet enfant, sans pour autant l’autoriser à prendre congé. Il s’avançait vers le piano, ses doigts effleuraient la surface lisse et noire avant de s’arrêter. « La douleur ne fait pas un bon guide. Elle est trompeuse, aveugle et funeste. Tu dois la combattre. » Il ne lui demandait pas d’être insensible. Nikolaï lui-même ne l’était. La perte le frappait tout autant sous ses traits de marbre et l’apparente dureté de ses décisions. « Joue pour moi. » Il lui donnait l’opportunité de la combattre, d’affronter la douleur et la distance qui s’était établie entre eux. Il savait que c’était douloureux, mais nécessaire pour restructurer, consolider son enfant adoré. Il lui imposait le défi de lui prouver qu’il avait tord, qu’il méritait ces études à l’étranger, cette liberté qu’il lui réclamait.
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25/5/2017, 12:11
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Il faillit répondre non, tout net, sans chercher plus loin, simplement pour lui montrer par l'exemple ce que lui-même ressentait à l'égard de ses actes et décisions. L'idée même le soulageait, de simplement ne faire aucun effort à son égard, le forcer à assumer les conséquences quoi qu'il en coûte, puisqu'ils ne pouvaient de toute façon pas revenir en arrière et que l'autre semblait coincé dans son monde bien à lui. C'était frustrant, et irritante de le voir réagir avec cette condescendance bien pensante, comme s'il pouvait même se le permettre, l'hypocrite ! A lui donner des conseils, comme s'il avait besoin de conseils de sa part ! Surtout de sa part ! C'était finit ce temps-là à bien des égards, il n'avait pas assez de respect pour lui pour accepter d'avaler ça. Devait-il le lui dire en revanche ? Vaguement, il se rendit compte que ses mains tremblaient légèrement, peur ou colère ? Aucune idée, et il s'en fichait en soi, ça ne changeait rien au fait. Finalement, il résolut ce qu'il voulait faire et se tourna vers lui, le regard froid, même si la posture n'avait pas changé. « Pourquoi ?  » demanda-t-il avec cette même douceur, sans élever la voix, n'en ayant pas besoin, ne s'en sentant pas le besoin, encore moins la capacité d'ailleurs. « Pourquoi jouerais-je ? Pour vous soulager vous ?  » Un léger mouvement de la tête, négatif, un infime mouvement du bras en un geste de rejet à cet objet qu'il adorait pourtant mais dont il était prêt à se priver si cela signifiait faire passer le message. Inspirant profondément, il vint porter son regard sur celui de son père, relevant légèrement le menton, avec toute la dignité qu'il pouvait avoir à porter un poids aussi lourd sur le torse. La salive dans sa bouche semblait aigre, alors qu'il cherchait comment formuler les choses pour faire comprendre les choses à l'autre sans une fois de plus qu'il ne se renferme dans sa vision des choses ne se mettant des œillères.

« Ce n'est pas la douleur qui me guide, et je ne vous assaille pas d'elle. Avant que vous ne veniez ainsi me le demander, je la gardais pour moi, n'est-il pas ?  » Il était certain que son père ne pourrait en aucun cas réfuter ça. Il n'avait pas élevé un seul son à ce sujet et si l'autre n'était pas venu le trouver avec des aspirations fallacieuses, il n'aurait strictement rien dit du tout et aurait porté son chagrin de son côté, parce que quoi que les autres décident, lui le vivait. Il avait besoin de faire son deuil et ça passait par accepter le manque et la souffrance. « Le reste ne peut guère être évité. Il ne s'agit en fin de compte que des conséquences de vos choix. Mes reproches sont fondés, vous l'avez vous-même admit. Et ils ne sont pas ingrats, car ils n'ont rien à voir avec ce que vous avez pu faire à mon égard par le passé  » Il expira légèrement, et se donna quelques instants avant d'aller plus loin. « Malheureusement, et j'en suis le premier désolé, c'est ce qu'entraînent vos choix présent que est en cause… Je vous suis reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi plus jeune. Mais en quoi ce que vous faites maintenant me bénéficie ?  » Qu'il réponde donc à ça ! Qu'il lui dise donc en quoi toute cette histoire lui apportait quoi que ce soit ! Parce qu'à ses yeux, cela ne lui apportait rien de bon, absolument rien du tout. Il n'y avait rien là qui ait ne serait-ce que l'ombre d'une bonté, au contraire, c'était des épreuves gratuites et qui n'engendrait rien de positif. Par instinct, il manqua croiser les bras, geste de fermeture, et se força donc à ne rabattre qu'un bras devant lui, mimant un geste que sa propre mère avait souvent effectué face à cet homme.

« C'est vous qui avez choisit mon éducation père, ma position présente en est la conséquence en réponse à vos décisions  » Et il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même si cela ne lui plaisait pas. « Quand à être puérile, peut-être, néanmoins...  » Il avait réellement peur cette fois, et sa voix se fit d'autant plus douce tandis qu'il glissait en choisissant lui aussi d'assumer les conséquences. « Je pense que c'est un terme prématurément dissocié dans notre discussion, eut égard à la rapidité de votre condamnation  » Sa respiration était excessivement douloureuse et il tremblait sourdement, bien que cela ne devait pas se voir énormément. Oui il avait peur de la réaction que l'autre aurait face à ce qui était ni plus ni moins qu'un défi de son propre cru. Il refusait de plier l'échine, il refusait de simplement se taire… au fond, il refusait en soi autant que possible l'éventualité où il serait contraint de rompre totalement avec lui. Il ne voulait pas, c'était instinctif, mais il ne voulait pas accepter simplement ses demandes parce que cela les ferait rompre de toute façon. Il avalerait l'obligation, se tairait et rongerait son frein, et quand enfin il serait marié, ne voudrait plus rien avoir à faire avec lui. Par amertume, rancœur, par vindicte silencieuse, parce qu'il n'avait pas été assez fort pour au moins essayer de lui faire comprendre la vérité, lui faire comprendre ce qu'il pensait. A la place de quoi il lui faisait face. « Tout le monde n'est pas vous père… je ne suis pas vous, quant bien même cela pourra être une déception pour vous, je n'en sais rien, je vous l'avoue…  »

Il secoua de nouveau la tête en un geste d'impuissance puis continua : « Je ne réagis pas comme vous, et je n'ai pas vécu de la même façon, ni au travers des mêmes événements. Peut-être est-ce inacceptable à vos yeux et selon vos valeurs, mais je n'y vois rien que du très logique pour ma propre personne. Rester n'apportera pas plus de soulagement ou de douceur. Partir… ne plus avoir sous les yeux les sources de mes reproches, prendre du recul et contempler tout cela sous un autre jour, avec d'autres regards, voilà ce que je vois dans cette solution… outre la légitimité de mon affirmation eut égard à la validité des cursus russes  » Il fronça légèrement les sourcils « Je ne vois pas, je l'assume, en quoi ma demande, forte de la compréhension que j'ai de mon propre caractère, qui n'est pas le vôtre, pourrait s'avérer puérile. Peut-être… n'avez-vous pas regardé suffisamment bien dans mon esprit  » Il inspira profondément «De plus… j'espérais que vous verriez mon inclinaison à essayer de vous rendre cette autorité que vous souhaitez conserver, en vous demandant votre accord et votre bénédiction à l'égard de ma décision  » Contre le mépris de cet homme, il n'avait que les simples faits pour arme. « Si je voulais être puérile… ne pensez-vous pas que j'aurai attendu de ne plus être dépendant de vous, en possession de la dot de ma femme, pour fuir le pays ?  » Il prenait un risque, car s'il continuait à ne voir que du mal dans sa demande, il perdrait alors l'opportunité de cette autre solution, qu'il avait pourtant décidé d'écarter de lui. Son père pouvait très bien demander que ce mariage soit repoussé et il ne pourrait pas s'y opposer.

Il y eut un silence, tandis qu'il se demandait s'il ne ferait pas mieux de se taire définitivement, et qu'après une âpre lutte d'avec son propre esprit, il s'adjugeait qu'après être allé si loin… il n'avait pas envie de revenir en arrière, pas envie d'arrêter alors que pour une fois, il essayait vraiment de s'imposer. Pas aux dépends de son père, mais parce qu'il ne l'avait jamais fait avant… « Ce que vous ressentez envers vous-même n'est pas totalitaire, et n'a pas à l'être. Mais vous n'avez pas à l'entretenir auprès de nous. C'est pour ça qu'elle n'a jamais cessé d'endurer, qu'elle n'a jamais rien montré en public, pour préserver votre honneur et le nôtre…  » Il déglutit difficilement « Et j'en ai plus qu'assez de devoir donner raison à vos détracteurs  »

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3/6/2017, 22:31
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Le patriarche sentait, percevait, le flot incessant des préoccupations de son fils, son désir brutal de lui refuser ce qu’il lui demandait et puis, l’inhibition bien-séante qu’il lui avait inculquée, là, bien ancrée, parfaite dans sa retenue sublimée. La fuite n’était dès lors plus une option, et l’effort une obligation, quel qu’il soit. Nikolaï cherchait ce point singulier où le désir primaire était refoulé, et sans être oublié, le contraignait à parler. Kiril fut prolixe, à son rythme. Dans un silence aussi rude et lourd que l’acier, Nikolaï le mirait, l’écoutait, s’accrochant à chacun de ses mots pour aller les associer à la pensée profonde qui les modelait. Ses prunelles aux éclats d’un bleu céruléen ne se détachaient pas un instant de celles qui avaient capté son hérédité, s’y enfonçant lentement mais résolument, comme on dépucelle une jeune femme. Il n’avait pas l’intention de le brusquer, de le violenter, mais il ne pouvait ignorer la houle formée par ses propres sentiments, son égoïste colère et sa brutalité latente, sadique, poussée au sommeil par la nécessité d’une relation sereine avec son enfant. Mais pour combien de temps ? La gifle manquait de guider sa main à chaque instant.

Son fils s’interrogeait sur le pourquoi et formulait une hypothèse partielle, celle d’un égocentrisme qu’il ne pouvait nier mais qui ne représentait, à lui seul, pas l’entièreté de sa volonté, et pas sa principale. Celle-ci était multiple, paradoxale et tiraillante. Elle ne se définissait pas aussi clairement que ce que Kiril lui exposait et quelque part, Nikolaï enviait cette vision simpliste. S’il n’avait été que tiraillé par son propre désir, cela aurait été plus simple pour lui-même. Il aurait soumis son fils au sortilège de l’imperium et aurait obtenu ce qu’il quémandait, la musique envoûtante, délivrante qui avait ce don magique de l’apaiser. Il ne put alors empêcher un petit sourire en coin de naître sur ses lèvres face à l’absurdité du refus et surtout, ce sur quoi il était fondé. Peut-être trouverait-il un instant de le lui expliquer, s’il en trouvait l’utilité, qu’user de ses propres enfants pour éponger sa douleur n’était pas la priorité de ses actions à leur égard. Ils étaient sa fierté, sa satisfaction pleine et entière, dusse-t-il souffrir et périr pour les baigner dans la lumière. Il n’effacerait pas sa propre souffrance, même par l’orgueil, il en avait fait le deuil depuis longtemps.

Mais non, il ne répliquait pas, ne le coupait pas, ne le remettait pas à sa place. Il gardait les lèvres scellées parce que le silence était la meilleure des réponses pour l’instant. Il était l’invitation à poursuivre, à évoquer le fil de ses pensées, mettre des mots sur ce qu’il ressentait, trouver un sens et crever l’abcès. Ce qu’il refusait de mettre dans ses notes de musique, il le plaça dans des mots. C’était encore bien mieux que ce qu’il lui avait demandé. « Si tu n’es pas moi, mon fils, mes détracteurs le sont encore moins. » railla-t-il pour déraidir sa mâchoire qu’il réalisait être tendue et juguler la claque qui menaçait de lui être assenée. Ainsi répéta-t-il les propos de son fils à ce sujet, lui prouvant par là qu’il aurait pu arriver à ce jugement par lui-même s’il avait poussé sa réflexion un peu plus loin, cessant de s’arrêter à l’apparente vérité qu’affichaient ses détracteurs : « Ils ne réagissent pas comme moi, n’ont pas vécu de la même façon et au travers des mêmes événements que moi. Ils le sont pas même Ivanov pour ne serait-ce qu’entrevoir l’intensité de ce que représente notre nom dans la communauté sorcière de Russie, pas plus que l’éducation qui est nôtre. »

Il leva une main vers le visage de son fils, lentement pour ne pas l’effrayer plus qu’il ne l’était déjà. Peut-être aurait-il du le frapper, le remettre à sa place, une part de son esprit lui soufflait l’idée à claque instant… Mais il avait, en vérité, d’autres choses plus importantes à ancrer en lui avant de ne plus le pouvoir. « Je suis extrêmement fier de toi, Kirioucha. Extrêmement. » insista-t-il, détachant chaque mot avec une lenteur sereine, qui ne laissait aucune place au doute dans leur fermeté et leur polarité. Son pouce venait caresser sa mâchoire du menton vers l’oreille avant que sa main ne retombe souplement le long de son corps. « Je me satisfais que tu ne sois pas moi : tu n’aurais jamais pu l’être. Car je t’ai donné quelque chose. A toi, à ton frère et à ta sœur. Je vous ai donné quelque chose qui fera que vous ne serez jamais comme moi. C’est ainsi que fonctionne notre lignée. Elle est pérenne par sa capacité à se renouveler, à s’articuler autour des piliers de notre pays. C’est parce que nous sommes différents, de génération en génération, que nous sommes toujours là. En haut. »

De brillants politiciens, souvent des ministres russes, tes têtes bien faites, médiatisées et célèbres. « Mais aujourd’hui, Kiril… Aujourd’hui, notre pays traverse une période très sombre. Une période pendant laquelle les Ivanov devaient descendre de leur piédestal et mourir dans le silence ou se battre pour garder leur place et s’éteindre au sommet. L’une et l’autre des deux options conduisait à des pertes. Des pertes drastiques. » La perte de pouvoir et d’influence rendait leur famille plus fragile, plus vulnérable. Et ceux qu’ils avaient écrasé jadis, n’attendaient que cet instant de faiblesse pour les traîner dans la boue de les éliminer, un instant qu’aucun ne laisserait passer eu égard de sa rareté. Et Nikolaï le savait, il l’avait vu dans l’esprit de bien des hommes vipères qu’il côtoyait. Quant à garder leur place de roi et s’être dressé follement contre Raspoutine, ils auraient été balayés. « Lorsque Raspoutine a envisagé sa domination de la Russie, la tête qu’il devait trancher appartenait aux Ivanov. J’avais le choix entre me dresser aux côtés de mon père et voir les miens périr un à un, aussi radicalement que les Romanov ou courber l’échine et devenir l’honni parricide. »

Un choix peu reluisant, mais un choix qui avait pourtant bien été le sien. Un choix largement influencé par son opposition envers son paternel et son ego démesuré, il l’avouait sans mal. Mais au final c’était choisir, de toutes les manières, la façon dont il souhaitait mourir. « J’ai fait le choix de la honte et de la damnation. C’est pour cela que mes détracteurs ont autant de matière à leur blasphème. J’ai fait très tôt le choix de vous offrir le plus de temps possible pour préparer, construire, structurer votre avenir. Oui, Kirioucha... Ce sont les conséquences de mes actes. Ton frère, ta sœur et toi, êtes exactement là où je le désire. Ici, pour le moment, en Russie. Mais dans le cœur, dans vos envies respectives que j’inhibe ou je restreins en l’heure présente, j’ai placé tout ce qu’il faut pour que des choix adéquats se déclenchent face à l’adversité. Au moment le plus opportun. Tu as, en vérité, tout les éléments en main pour comprendre. Tu ne fais simplement pas les bons liens. » Il lui avouait beaucoup de choses, à demi-mots, sans jamais les prononcer pleinement, refusant de leur donner une consistance par toute la pudeur qui était la sienne. Il aimait ses enfants. Il les adorait comme rien d’autre au monde, dusse-t-il être par faiblesse qu’il ait refusé de les voir mourir pour les ambitions de son leader.
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5/6/2017, 22:00
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Il se tendit plus encore et manqua répliquer sans réfléchir, angoissé qu'il était par la situation et par sa propre audace, ne sachant absolument pas comment il trouvait, lui, la force et le courage de remettre son père en question ainsi. C'était dément ! Ça ne lui ressemblait pas, mais ça sortait soudainement comme s'il était incapable de s'arrêter et il s'insupportait de le voir réagir ainsi. Aurait-il vraiment préférer qu'il se mette en colère et ne le repousse ? Sans doute un peu car ça aurait été une réaction plus normale à ses yeux que celle dont il le gratifiait. Le faisait-il exprès de ne rien comprendre et de lui répondre à côté ? Ce n'était absolument ce qu'il voulait dire ! Ce n'était absolument pas cela et comment ne pouvait-il pas l'avoir comprit enfin ! C'était lui qui le jugeait après tout, et pour un sujet privé, alors que ce que le reste de la communauté sorcière sanctionnait était de l'ordre du publique et c'était là tout le problème ! Déglutissant avec difficulté, le souffle contrôlé à l'extrême mais néanmoins frémissant, il eut l'impression d'un verre d'acide lui coulant dans la gorge. Ça le rendait fou sur l'instant, qu'il lui retourne ses arguments en les déformant ainsi. Et pourtant il se refusait à répliquer immédiatement, cédant davantage à son sentiment d'impuissance et d'incompréhension qu'à la colère et à l'envie de le secouer. Il était d'ailleurs tellement enfermé dans ses pensées qu'il ne vit pas, tout d'abord, la main que son père éleva, et quand il capta enfin le mouvement et l'approche soudaine le fit sursauter et prendre un pas en arrière, ouvrant grands les yeux comme si Nikolaï venait de le frapper…

Raide et crispé, il se laissa faire, le coeur battant à tout rompre, et ne comprenant absolument pas ce qu'il entendait, son esprit refusant de faire sens de tout cela. C'était simplement l'exact contraire de ce à quoi il s'attendait en réponse à ses mots, et l'exact opposé de ce qu'il lui avait servit quelques instants auparavant… comment pouvait-il passer du mépris à… ça, si rapidement ? Fier ? Fier ? Il le traitait d'ingrat, de puéril, et maintenant il lui disait qu'il était fier ? Inconsciemment, il avait cessé de respirer, luttant pour que ses yeux ne deviennent pas vitreux. Le contact de la main de l'autre était une brûlure, un inconfort, et une forme e soulagement avilie tout à la fois… il bouillait de la repoussait tant elle semblait étrange à son corps et tant elle le perturbait, et pourtant, il le laissa faire, tressaillant lorsqu'il se retira, vacillant un instant. Au lieu de rougir sous les compliments apparents, le jeune homme se mit à blêmir, et blêmir encore, muet comme une tombe mais l'esprit en déroute, des dizaines de répliques avortées fusant dans ses pensées, toutes rejetées, aucune ne convenant tant il ne savait pas quoi faire de son approche. Et l'autre parlait, parlait, parlait… Il aurait presque voulu le faire taire tant sa réponse n'était pas celle qu'il attendait, tant elle l'insupportait, le faisant rager. Pouvait-on à ce point se méprendre ? Puis finalement, enfin, il s'arrêta, sans que le jeune homme ne soit parvenu à une quelconque conclusion satisfaisante et l'effet conjugué de l'angoisse, de la frustration et de l'incompréhension provoqua chez lui une réaction inattendue…

Il explosa.

Son regard s'assombrit d'un seul coup et du plat des deux mains, il lui frappa le torse, se renvoyant lui-même en arrière tant la différence de force était ancrée. Kiril fit quelques pas forcés en arrière, avant de se rattraper, à deux doigts de se prendre les pieds dans le tapis. Posant un regard défiant sur son père qui avait esquissé le geste de le rattraper, il se serra sur lui-même comme pour l'éviter…

«  Que vous deviez choisir entre votre père ou nous n'a rien à voir avec la situation présente ! Ces sont vos nouveaux choix que je réfute ! »

Sa respiration se faisait légèrement sifflante mais il se força à poursuivre sans en tenir compte, respirant profondément pour marteler, aveugle dans sa colère.

«  Vos choix sont pour nous, c'est ce que vous prétendez ? Vraiment ? En quoi ces fiançailles sont-elles pour nous ? Cette fille ne nous apportera rien, strictement rien ! Ce n'est qu'une bouche inutile à nourrir qu'il aurait mieux fallut laisser de côté ! En quoi refuser à mère la dignité d'être commémorée correctement est-il utile à notre situation ? Vraiment père ? Pensez-vous que nous soyons là où il faut ? Et cette adversité contre laquelle vous voulez tant nous tourner n'est-elle pas votre unique fait ?! »

Ses traits se déformèrent enfin sur un mélange de terreur face à sa propre réaction et de colère envers son père. Lorsqu'il parla de nouveau, ce fut d'une voix étranglée, alors qu'il reculait progressivement vers la sortie.

«  Vous présentez vos choix comme les seuls valables… mais vous auriez tout aussi bien pu soutenir les Romanov… »

Là-dessus, il s'inclina, avec une obséquiosité outrancière, et tourna vivement les talons, attendant d'être hors de la pièce pour fuir plus racialement jusqu'à ses appartements où il s'enferma, s'adossant à la porte et glissant lentement vers le sol en tremblant de tous ses membres…

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