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L'art d'offenser en cinq syllabes seulement | Nikolaï

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5/6/2017, 22:44
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10 Mars


« Je vous remercie de cette reconnaissance, de votre temps et de cette chance que vous m'offrez... »

Il se tenait là, face à la commission des huiles de la Main Noire chargée de remettre les confirmations des bourses du mérite aux heureux élus. Droit, digne, impeccable dans son costume prune, le port de tête aussi parfait que possible, la posture pourtant détendue, comme il se devait d'un gentleman… Il n'avait après tout aucune raison d'être nerveux, n'est-ce pas ? Ses yeux clairs observaient chaque visage, un par un, en prenant son temps. Sa voix à la diction sans faille s'élevait sans forcer dans le silence de la salle, alors qu'il subissait ces regards scrutateurs, curieux ou envieux… et pourtant, intérieurement, il tremblait déjà de ce qu'il allait faire, effrayé par une décision qu'il savait radicale, difficile, mais qu'il s'était résolue à prendre. Kiril se refusait à examiner une fois encore ses raisons et ses arguments, sentant qu'à force, il allait finir par fléchir et changer d'avis et il ne voulait absolument pas que cela arrive. Alors à la place, il pesait ses mots, sachant que la tâche serait déjà bien assez difficile sans qu'il en rajoute en les vexant par une attitude trop frivole ou injurieuse…. Inspirant profondément, il se prit en main, visualisa le délicat visage de Yue pour se donner du courage, et reprit enfin.

« Je suis donc contrit de devoir la refuser »

Et voilà, il voyait, comme au ralentit, leurs visages se décomposer face à lui, et dans leurs yeux il pouvait presque lire le cheminement de leurs pensées. D'abord, ils pensaient avoir mal entendu, ils n'y croyaient pas, puis l'incrédulité devenait surprise, incompréhension… puis colère. Il attendit de voir poindre cette phase naturelle pour leur couper l'occasion de s'exprimer, reprenant, et avec autant de doigté qu'il le pouvait, enroba davantage la gifle qu'il venait de leur infliger d'une explication de circonstance, destinée à passer un premier baume sur leur fierté bafouée. Des discussions éclataient autours deux, un brouhaha distant pour lui, comme s'il vivait tout cela au travers d'un filtre. Sans doute celui de sa propre peur. Il y eut un flottement supplémentaire, puis il manqua de sursauter lorsqu'une main vint se poser sur son bras. Se retenant de justesse mais le coeur emballé, il regarda fixement, sans comprendre, l'homme qui lui faisait face, alors que celui-ci, dur et sévère, lui faisait un petit signe pour le suivre. Le jeune homme hocha légèrement la tête, regarda une seule fois en arrière puis se laissa entraîner…

* * *

Depuis combien de temps attendait-il exactement ? Il ne savait pas vraiment. Au début, il n'avait pas eut conscience du temps, se sentant engourdit, les oreilles à moitié bouchées. En réalité, il avait même pensé être retombé malade subitement, par pur somatisme… mais… mais il avait dépassé ce stade depuis plusieurs années non ? Il était assez endurant pour supporter Koldovstoretz après tout. Par habitude, il avait vérifié quelques signes classiques indiquant qu'il n'allait pas bien et s'était finalement rendu à la raison : c'était la peur qui le mettait dans cet état. L'homme qui l'avait conduit hors de l'auditoire était en cheville avec son père, il l'avait déjà vu à l'occasion d'un dîner de gala même si sur le moment son nom lui échappait totalement. D'ailleurs qu'importait ? Ce qui était réellement préoccupant c'était la raison qui l'avait poussé à l'amener ici. L'autre ne lui avait rien dit, lui avait juste ordonné, sans aucune civilité de ne pas sortir de la pièce puis était parti, tout simplement, le laissant totalement seul…

Non, vraiment, il ne se souvenait pas du temps passé. Après un moment, sa peur avait finit par s'apaiser, se transformant en tranquillité et en résignation : il ne pouvait pas revenir sur ce qui avait été fait, il ne lui restait qu'à assumer son choix jusqu'au bout. Avec la dissipation de son angoisse, c'était une douleur physique qui avait disparue et Kiril en était arrivé à simplement observer l'extérieur en révisant silencieusement ses gammes lorsque la porte s'ouvrit de nouveau. Se détournant de son point d'accrocher, il fit face au pan de bois qui s'écartait pour révéler… son père. Bien sûr, ça aurait dû être évident, mais ça ne l'avait pas été en vérité… Nikolaï n'avait pas été mis au courant que la Main Noire souhaitait lui remettre la bourse, on le lui avait dit, et stupidement il avait aussi imaginé que son père n'entendrait donc pas parler de ce qu'il ferait avant… avant un moment. Avant qu'il ne soit trop tard, sans doute.

Vide de toutes pensées, en l'instant, il l'observa une poignée de minutes, dépourvu de la moindre expression. Puis, platement, il fit :

« Père... »

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6/6/2017, 12:47
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Un soupir. Lent, long s’était échappé de ses poumons lorsqu’on était venu à Koldovstoretz lui porter la nouvelle. Une nouvelle qui n’avait pas mis très longtemps à lui parvenir, il restait très présent à la Douma sans y être physiquement. On avait toqué à la porte de son bureau et Nikolaï avait fait reculer Pavel en arrière plan, le temps de gérer la visite qu’il n’attendait. Sa discussion avec le surveillant se poursuivrait après. Son fils, Kiril, avait refusé la bourse de la Main Noire. Son estomac se noua, comme si on lui avait fait ingérer soudain une quantité monstrueuse de plomb. Ça n’était pas prévu. A aucun moment, dans l’éducation qu’il avait apporté à son fils, il n’avait placé pareille rebuffade suicidaire. Il y avait des choses qui manquaient à l’équation, ça n’était pas normal. Le plaçant, pour une fois, dans l’incompréhension la plus totale au sujet de sa progéniture et surtout, dans un embarras certain. Il savait lui, que ce n’était pas une crise d’adolescent. Il avait fait cet enfant, il connaissait parfaitement sa manière d’être, sa manière de s’exprimer, la peur dans son cœur trop bien éduqué. « Tu es sûr que c’est Kiril ? » avait-il fini par demander, la bouche sèche. Ne voyant aucune autre explication valable. Au fond, Kiril avait un jumeau. Et l’autre faisait un meilleur candidat de la fantaisie d’une crise d’adolescence. « Certain. » Son regard s’orienta sur Pavel, sans prononcer un mot toutefois, les traits gravés dans le marbre. Il n’en pensait pas moins. Les propos de son surveillant avaient-ils pu faire à ce point son bout de chemin dans la tête de son enfant ?

Il se leva de son siège. Il appréhendait l’idée même de retourner à la Douma, non pas qu’il craigne le lieu mais il ne pouvait décemment pas ignorer que sa présence serait perçue par Raspoutine comme une désobéissance sérieuse et grave… Mais c’était de son enfant dont il était question. Il se justifierait ensuite. Il transplana à l’entrée du bâtiment, avançant d’un pas raid et résolu vers l’intérieur. Très vite, son visage célèbre fut remarqué, puis pointé du doigt. Il entendait son nom, des ‘il est de retour’. Dans les couloirs, on le saluait, lui tendait la main, lui adressait des sourires. Beaucoup n’en croyaient pas leurs yeux et très tôt, il se retrouva avec une traînée de populace à sa suite. La nouvelle de sa présence se propageait dans les étages comme si le fils prodigue revenait au pays. Il savait l’emprise qu’il avait sur le ministère russe et une part de lui, malgré les conséquences qu’auraient inévitablement sa présence ici, ne pouvait que se satisfaire de l’effet qu’il leur faisait à tous, flattant son ego qui n’attendait que cela. Il aurait plané sur son petit nuage, si la situation de Kiril n’était pas périlleuse. Les personnes qui travaillaient ici, Nikolaï en connaissait la quasi totalité, et leur avait prouvé qu’il avait la même poigne typiquement Ivanov pour gérer la Russie. Il put heureusement compter sur les gens qu’il avait en cheville pour parvenir à se défaire des regards, jusque là où se trouvait son fils. Il entra dans la pièce, le fixant en silence. Oui, décidément, il n’y avait pas le moindre doute, c’était bien Kiril. Il n’y avait que lui pour avoir des partitions en tête.

La gifle vint rougir sa joue bien faite. Sans un bonjour, pas une salutation, seulement la réaction pure, dure et légitime à la fois, d’un père placé dans l’embarras par les actes de son rejeton qu’il repoussait contre un mur. Sa poigne agrippa sa mâchoire fermement, plongeant en lui avec peu douceur. Il n’y avait que la colère et le désir absolu d’obtenir des explications. Il n’avait pas le temps de lui en réclamer, il les prenait à la source. Un battement de cils et ses pensées les plus intimes lui appartenaient. Il cherchait dans les événements récents, ses dernières rencontres, celles qui avaient pu tout faire basculer. Il sentait tout autant la terreur qui agrippait les entrailles de son fils, le tirant vers le bas, là où Nikolaï le retenait, l’empêchait de s’effondrer psychiquement sur lui-même. Malgré toute la férocité dont il se parait, l’esprit solide du Patriarche venait en pilier, soutenant les fondations encore incertaines de son enfant avant, d’enfin, se retirer. Il avait blêmi et ses prunelles fixées sur celle de Kiril s’étaient faites envahir par une peur viscérale parfaitement visible, brisant le masque si impeccable, si insensible du père. Il resta quelques secondes à le fixer, sans parvenir à croire ce qu’il avait vu et de ses lèvres s’échappait un souffle tremblant qu’il n’avait pas réussi à contenir : « Non... » Il aurait du le tuer. Là, maintenant. Tout bonnement. Éliminer le traître dans sa famille mais tout son combat n’aurait alors eu plus aucun sens s’il tuait ceux pour qui il se battait tant.

Des bruits de pas derrière lui, il sentait l’urgence approcher et l’homme politique, habitué à gérer des crises, reprenait le dessus, l’empêchant de s’apitoyer sur la traîtrise de son fils. La réflexion armait sa pensée, cherchant quelle position adopter, quelle place, quels mots seraient les siens. Son visage se recomposait d’insensibilité, enfouissant la peur qu’il ressentait et qu’il savait bien mieux gérer. Lentement, il relâchait sa mâchoire. « Nikolaï. » fit un homme derrière lui. Un homme qu’il connaissait bien puisqu’il présidait l’assemblée devant laquelle Kiril avait opposé l’odieux refus. « Iefim. » répondit-il, sa voix avait perdu de ses vibrations tremblantes pour la fermeté charismatique qu’on lui connaissait bien, ici, à la Douma. Il se retourna, gardant sa place de remparts entre la Douma et son traître de protégé, et salua l’autre d’un signe de tête respectueux : « Je ne voulais pas croire ce que tous disaient, mais vous êtes pourtant là. Le Maître a clairement spécifié que vous ne deviez pas remettre les pieds à l- » « Je ne viens pas pour la Douma. Je viens pour mon fils. » « C’est une façon comme une autre d’interférer dans les décisions du Ministère. »

Quelles décisions ? C’était la question qu’il allait porter à ses lèvres avant de percer la vérité dans l’esprit de son ancien confrère. « Mon fils n’ira pas au centre de redressement. C’est un enfant, Iefim. » La position était ferme, nette, sans appel, lui évoquant fortement que la crise d’adolescence était l’origine même de ce débordement, en rien de véritables remises en cause. « Ce n’est pas à vous d’en décider, Nikolaï, je suis navré. » Le patriarche arqua un sourcil, loin de se laisser opposer un refus. « Me prenez-vous pour un traître ? » « Il n’est pas question de vous, c’est de votre fils dont on parle. » « Y a-t-il seulement la moindre chose que je puisse ignorer au sujet de ma propre famille, et plus encore au sujet de mes propres enfants ? J’ai éliminé les traîtres dans mes rangs. Tous. S’il y en avait encore un seul, je le saurai. » Faisant de lui également un traître. Il ponctua sa phrase d’un silence. « Alors, je vous repose ma question, Iefim : me prenez-vous pour un traître ? » Le malaise empoisonna la pièce dans le rapport de force qu’il opérait, le silence pesait lourdement, criard et sanglant, maltraitant leurs esprits. Et puis enfin, la délivrance : « Non. Bien sûr que non, Nikolaï. » Et pourtant, il l’était. Car il cachait un traître.

« Mon fils va présenter ses dignes excuses à l’assemblée et réclamer le pardon de ses membres pour l’offense puérile... » Il se retournait vers son fils, plantant ses prunelles dans le creux des siennes avec intensité au dernier mot insisté : « Dont il est l’auteur. » Le silence, Iefim acquiesçait d’un signe de tête affirmatif, acceptant là qu’il s’agissait d’un compromis honorable pour clore l’incident. « C’est entendu, Kiril ? »
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8/6/2017, 19:32
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Le jeune homme marqua l'arrêt, observant un bref instant son père comme s'il doutait de ce qu'il voyait, que l'autre pouvait être une illusion, ou un déguisement, quoi qu'il ne saurait pas pourquoi quiconque s'abaisserait à pareil stratagème avec lui. Il n'était qu'un jeune homme bien né parmi beaucoup d'autres et la seule singularité qu'il cultivait jusque là n'avait aucune incidence sur la présente situation. Non, vraiment, il n'y avait aucune raison d'être victime d'une quelconque duperie, mais il n'y avait également aucune réelle raison que son père soit venu, ça n'avait pas de sens. Nikolaï était bien trop occupé à ses dîners, ses manigances, ses conspirations sans parler de sa stupide fiancée à la tête aussi vide que ses caprices et ses manières grossières. Bien sûr, qu'il n'avait aucune raison d'être là et l'idée de lui poser la question lui traversa bien l'esprit pendant un instant, car quitte à avoir enfoncé son bras dans un infâme bourbier, autant l'enfoncer jusqu'au bout en se refusant à lui accorder la moindre absolution. L'idée lui traversa l'esprit, oui, mais il n'eut pas le temps de la mettre en pratique… ou plutôt, on ne lui en laissa pas l'opportunité. Et ce 'on' bien sûr, c'était justement Nikolaï.

Son cou protesta de la soudaine torsion violemment infligée, les muscles tirant pendant un bref instant, la souffrance vive éclipsant un instant celle du point d'impact. Celle-ci prit pourtant bien vite le relais, plus sourde, comme une chaleur palpitante sur sa peau, et plus intense sur la courbe de sa pommette, fatalement plus saillante que le léger creux de sa joue. Stupidement peut-être, il ne s'y était pas attendu, il affichait donc cette surprise caractéristique d'un homme complètement prit de court par l'éclat. Mais elle ne retomba pas, elle se transforma simplement pour prendre une mine plus repoussante encore, à ses dépends. Sa joue n'avait pas finie de rougir que l'angle osseux de sa mâchoire menaçait de changer de couleur à son tour sous la pression inconfortable des doigts paternels tandis qu'il le forçait à le regarder, l'angle d'un meuble pressant plus désagréablement encore dans son dos. Serrant les dents à s'en briser l'émail, il se raidit à l'intrusion et, instinctivement, au mépris du bon sens, il chercha à le bloquer, le combattant et voulant le rejeter hors de son esprit.

Mal lui en prit.

La douleur irradia d'une façon encore inconnue jusque là, et pourtant il connaissait très bien cette vieille amie. Ses yeux s'emplirent de larmes, et il hoqueta sans le vouloir, cherchant son air, le corps tremblant. En temps normal, il se serait laissé faire, en temps normal, il aurait sans doute écouté les réactions de son corps et aurait cessé de lutter pour ne pas se mettre en danger. Mais la situation était, une fois de plus, loin d'être normale, dans la droite lignée du cauchemar qu'il vivait depuis déjà plusieurs semaines. Kiril continua de se débattre, rendant plus inconfortable encore l'assaut de son père, qu'il vivait déjà comme un viol qui le salissait… Inconsciemment, il lui avait saisit le poignet, enfonçant les ongles dans la chair et le tissu, poussant pour tenter de lui faire lâcher prise, physiquement, l'autre main enroulée en poing contre son torse. Il avait peur, terriblement peur, il n'avait pas envie que son père vienne de nouveau s'introduire en lui, il n'avait pas envie de lui donner ses souvenirs et ses pensées, ses trésors, la seule chose qui aurait dû lui appartenir totalement. Mais pour la préciosité de ce que cela représentait, il était également en colère.

Ses pensées s'échappaient de ses doigts impalpables, alors qu'il essayait de les dissimuler, de les retenir, maudissant cet homme qu'il haïssait soudainement de tout son être. Chaque pensée qui lui était arrachée de force, glissant de sa poigne comme de l'eau, était comme un sanglot furieux qui faisait vibrer son essence interne comme un tremblement de terre. L'expérience traumatisante avivait les tendances que son caractère et son éducation avaient progressivement assagies et élimées, les rendant mineurs dans l'ensemble de son être et dans sa façon de se conduire naturellement. Kiril bataillait, furieux, blessé et outragé, frappant tant qu'il le pouvait contre les barrières psychiques de son père, voulant coûte que coûte le tenir éloigner de ce que l'autre voulait… Puis, malgré toute sa hargne, toute sa colère, la vindicte qu'il ressentait et le sentiment de trahison, il s'épuisa, son esprit n'ayant rien de la puissance de celui de son géniteur. Il ne pu pas endurer éternellement, et céda finalement, vidé et défait.

* * *

La femme était triste, c'était évident, au moins pour lui. Il connaissait bien la tristesse, il l'avait vu tant de fois chez sa mère, plus jeune, quand elle pensait que son innocence l'aveuglait. Kathleen était une médicomage de l’hôpital, peut-être l'avait-il même déjà rencontré auparavant, dans ce cadre… C'était leur première rencontre, son accent lui avait semblé bizarre, avant qu'il n'apprenne qu'elle était étrangère. Il savait comment les étrangers étaient traités, et plus encore récemment. La découverte l'avait fait réfléchir…

* * *

Un autre souvenir s'imbriquait dans le premier, celui d'une scène à Koldovstoretz, alors que des étudiants brimaient un de leurs camarades. Seulement de nom. Il était étranger, c'était sa seule tare, pour laquelle il souffrait par cette cruauté singulière, particulière, que seuls les adolescents savaient manier, dans un monde où les esprits étaient encore tendres, encore vulnérables face aux injustices, aux pressions et aux moqueries. Lui s'était levé pour leur dire de se taire, uniquement, sans faire cas de ce que le garçon pouvait vivre aux mains des autres, il était simplement importuné dans son étude… Vetrov ne l'en avait pas moins expédié en colle avec les autres, à peine plus clément avec lui qu'avec les autres. Son passage dans le bureau spartiate l'avait marqué. Certains trouvaient que cet espace vide manquait de personnalité, lui avait surtout l'impression qu'il n'avait aucun rempart contre le regard de lézard de l'autre… Ses mots l'avait secoué, l'avait fait réfléchir. Ils s'étaient enfoncés dans sa tête et avaient sans doute aiguillés sa réaction lorsqu'il avait rencontré Kathleen…

* * *

La femme l'intriguait, l’intéressait, de plus d'une façon. Sa fiancée était une superbe créature, magnifique à regarder, de la meilleure des naissances ; en un sens, Kathleen ne lui arrivait pas à la cheville même si elle ne manquait pas de charme. Il était jeune, cependant, peu au fait des dichotomies relationnelles entre hommes et femmes au-delà de ce que son éducation lui avait apprit, ce n'était pas étonnant qu'il réagisse étrangement avec une présence féminine tierce proche de lui… La façon dont le mari de l'américaine la traitait lui semblait outrageant, bien que le soupçon puisse expliquer une certaine dureté. Il n'imaginait pas que Kathleen puisse avoir fait ce qu'il lui reprochait, elle semblait être une bonne épouse, quelqu'un de loyal….Il s'était ouvert plus que de raison, avec elle. Et ses pensées n'avaient cessé de tourner.

* * *

Il ne voulait pas de cette bourse, il comprenait fort bien ce que la Main Noire voulait au travers de ces largesses et il n'avait absolument aucune intention ni de la rejoindre, ni de lui être redevable. De plus, il n'avait pas l'intention de rester en Russie toute sa vie même si travailler à la Douma lui plairait… Kathleen était membre de la Main Noire, par obligation sans doute, il comprenait mais ne pouvait s'empêcher de penser que cela participait de sa tristesse. Et elle n'était pas la seule dans ses pensées à ce moment là… Xin approuverait sans doute qu'il resta indépendant, qu'il ne se passe pas la corde au cou. Elle ne méritait pas un mari transformé en chien d'un tyran. Parce que c'était ce que Raspoutine était, un fou et un tyran….

* * *

Il était certain que Vetrov l'avait fait exprès, de le faire se perdre de ce côté-ci de la ville, en plein quartier sombre. Angoissé, il s'était soudainement retrouvé confronté à la misère humaine, à ce que le faste de sa naissance lui cachait presque en permanence. L'odeur infecte des corps jamais lavé, exsudé par les bâtiments à chaque porte entrebâillée, les morts dans la neige, corps qui n'avaient plus rien d'humains, décharnés, souillés, les faces comme des masques mortuaires qui promettaient une fin similaire à tout ceux qui voguaient dans ces bas-fonds. Les regards des vivants, vidés de toute chaleur, de tout espoir, parfois encore apeurés, parfois durs et plein de jugement, mais souvent… souvent simplement résignés. L'odeur surtout. C'était l'odeur qui était resté dans son nez pendant des jours et des jours. L'épisode récent où il avait prétexté vouloir rester à l'école pour réviser, comme il lui était arrivé de le faire. Sa famille le savait studieux, Kiril en avait profité… Il était resté des jours loin d'eux, incapable de supporter son propre confort…


* * *

Il avait essayé de se perdre dans les échanges avec Xin, l'aidant à l'insu de tous pour préserver son image, à préparer le mariage. Mais invariablement, l'odeur finissait par revenir… Il était allé voir Kathleen, à Patriarkh, voir que des sorciers pouvaient dédier leur vie au bien d'autrui lui avait fait du bien. Il respectait cette femme pour ce qu'elle faisait…. Et si des individus pouvaient réellement avoir cette dignité, alors peut-être fallait-il reconsidérer d'autres choses, élargir son champ de vision….

* * *

Il y en avait d'autres…
Il y en avait bien d'autres…


Tout était embrouillé, même pour le principal intéressé, tout se mêlait, tout se superposait mais il n'avait cessé de revoir sa façon d'appréhender l'extérieur, profondément bouleversé, tout en s'accrochant farouchement aux rares éléments qu'il considérait comme réellement sien, des biens précieux qui n'étaient pas encore entachés par son deuil et son amertume. Aux rares personnes, en vérité. Tout s'était passé rapidement, plus qu'il ne l'avait imaginé. Hors de son esprit, seuls quelques instants s'étaient écoulés, mais intérieurement, il lui semblait que c'était des heures entières qui venaient de filer avec son calvaire… Le retrait se fit aussi douloureux que l'entrée, et il sentit ses jambes flancher quelques instants, ses membres s'engourdirent, alors qu'il le relâchait en tremblant, profondément secoué par ce qu'il venait de subir. Son esprit avait été blanchit, vidé de sa substance et partiellement morcelé, une palpitation dans le haut de la nuque continuait de diffuser une douleur subtile et aigre alors qu'il posait sur Nikolaï un regard terne et triste. Aucun son ne quitta ses lèvres, aucune réaction ne vint ponctuer ou inférer avec la réalisation de son père. Peut-être l'aurait-il fait s'il avait été en état, mais ce n'était pas le cas.

L'arque de la pommette qui avait essuyé la gifle était restée rouge, la peau pâle marquant aisément. Il bougea légèrement la mâchoire, répandant une autre douleur dans son corps un bref instant. Était-il insensible à ce qu'il voyait chez son père ? En vérité, il n'avait pas la force d'en tenir compte, il n'avait plus suffisamment de contrôle sur lui-même pour en avoir quoi que ce soit à faire, quand bien même ça aurait été une menace pour sa propre personne. A peine réussit-il à se reprendre assez pour chasser les larmes de ses yeux lorsque l'autre se détourna de lui pour discuter avec son satrape. Lentement, son esprit reprenait sa place, comme sortant d'un coma lourd et long, par petite touche, et le jeune homme finit par se détourner légèrement, blême et perdu. La discussion qui avait lieu coula sur lui comme de l'eau et il n'en capta en vérité que quelques mots qui n'avaient presque aucun sens pour lui à ce moment-là. Ça n'avait pas d'importance, rien n'avait d'importance, réellement… qu'est-ce qui avait mené à cette situation déjà ? Il avait même du mal à s'en souvenir. Ce fut l'intervention à son égard de son père qui l'informa, au moins en partie.

Il releva sensiblement le visage, croisa son regard du sien, lisse et distant, étranger soudainement. Pendant plusieurs longues minutes, il ne dit rien, se contentant de le regarder, ne cherchant pas de rapport de force, il n'en voulait pas… il ne voulait rien de lui. Mais lentement, alors qu'il reprenait ses marques dans son propre corps, qu'il s'éveillait, au moins un peu, il se rendit compte avec amertume qu'au moins, il aurait eut ce qu'il voulait, même s'il devait s'excuser. Il n'avait pas besoin de refuser d'obtempérer. Pour autant, il ne gratifia pas même son père d'un acquiescement oral, se contentant d'un simple et bref signe de tête. L'autre sortit après un instant, et le jeune homme se redressa, continuant de trembler légèrement. Il passa devant son père sans un regard supplémentaire, tâchant déjà de rester debout pour retourner dans la salle principale, dans laquelle les dons avaient repris. Bien sûr, il fallait patienter, histoire de bien faire sentir leur avis sur la question…

Attendre lui fit pourtant du bien, permettant à sa conscience de revenir pleinement à sa place sans qu'il ne se fende de plus de paroles jusqu'à ce qu'il soit contraint de retourner face à ces hommes pour lesquels il ne ressentait qu'un vague mépris. Il parla, encore une fois, savourant intérieurement, avec un détachement sensiblement désabusé, le fait qu'il s'était pourtant déjà excusé une première fois au moment de l'offense. Mais bien sûr, leur ego ne voulait simplement pas en tenir compte. Voilà comment on se retrouvait avec des individus accusés de traîtrises pour n'avoir simplement pas voulu leur cirer les pompes, pour le dire vulgairement. Il supporta, dénué d'expression, jusqu'à ce que ce fut finit, puis il s’éclipsa, espérant sans l'espérer vraiment pouvoir éviter son père… Dès sa sortie de la grande pièce, il était conduit à lui, et se contenta de rester là en silence, ne voyant pas ce qu'il pourrait bien lui dire… Tout juste avait-il fait en sorte d'éviter de faire simplement une récitation monocorde face aux huiles. Il y eut un blanc, puis avec un léger soupire, il ébaucha simplement le geste de prendre la sortie. Si Nikolaï voulait l'escorter, qu'il le fasse, mais lui n'avait plus de raisons de rester là.


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11/6/2017, 16:00
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L’acceptation fut longue à venir. Un instant, Nikolaï songea même qu’une seconde gifle l’aiderait peut-être à prendre une décision plus rapidement, mais il se ravisa, sentant bien amplement combien il avait déstabilisé cet enfant qui lui faisait de la résistance. Ah… l’adolescence. Nikolaï s’était bien amusé avec un certain chaudron à son âge. Il ne pouvait pas vraiment le blâmer quoiqu’il lui apportait une épine dans le pied qui n’était pas la bienvenue, surtout en ce moment ! Regard lourd, il se mura dans le silence, n’ayant rien de plus à ajouter, pour l’heure. Kiril s’en fut à retourner devant l’assemblée. En son absence le Patriarche réclama du papier et une plume. Son écriture était chaotique avec sa main gauche. Après toutes ses années, il ne s’y était toujours pas habitué. Il était lisible toutefois. « Fais suivre ceci à Raspoutine. Tout de suite. » fit-il à son sbire pour qu’il s’exécute promptement. Il y avait fort à parier que leur leader siégeait à la Douma et Nikolaï n’avait pas très envie de le croiser. Tout simplement parce qu’il avait à présent en tête des informations dérangeantes au sujet de son fils et qu’il valait mieux qu’on ne vienne pas chercher cela dans sa tête un peu trop pleine. La lettre était faite d’excuses et d’explications sur sa présence à la Douma, espérant presque vainement être le premier à l’informer de la chose plutôt que la nouvelle vienne à ses oreilles autrement.

Lorsque son fils lui fut rendu, il discutait encore avec quelques têtes du Ministère. Il mit toutefois rapidement court à l’entrevue avant de suivre sa progéniture dans le couloir. Sa main valide venait dans le dos de Kiril entre ses deux omoplates, le pas rapide, le pressant presque. Partir d’ici. Ils ne pouvaient transplaner qu’une fois dans le hall. Comme à l’aller, la traversée lui parut très longue et psychologiquement douloureuse. On se retournait sur son passage, on le désignait, il entendait son nom. Il les sentait, leurs esprits interrogateurs et expectatifs. Comme s’ils attendaient qu’ils vienne faire un coup d’état. Il attendaient un geste, un signe, même un simple regard. Mais s’il gardait un port altier, droit et fier, ses prunelles fixaient le sol. « Nikolaï ! » Voix connue. Non, pas maintenant. L’autre courrait derrière lui et vint le dépasser. Il se retourna, deux mains sur le torse de l’Ivanov pour arrêter sa marche. Nikolaï le fusilla du regard mais ça n’empêcha pas l’homme de parler tout bas. « Bon sang, mais qu’est ce que tu fais là ? Tu as perdu la tête ? » « Tais-toi. » siffla le directeur entre ses deux, désignant d’un signe de tête son rejeton. Le regard de l’homme se posa sur Kiril. Bien sûr qu’il avait entendu les derniers exploits du jeune homme, mais il n’avait pas pensé que le père ramènerait ses fesses illico à la Douma.

Il roula des yeux, avant d’empêcher l’ancien politicien de continuer d’avancer et de reprendre plus bas encore : « Tu vas les briser si tu pars sans rien faire. » « Je ferai bien plus que les briser si je fais quoi que ce soit. Je tuerai tout espoir. » Il était ferme, repoussait l’homme sur le côté alors que sa poigne se refermait sur le costume de son fils, peur palpable dans ses gestes, il se mettait à nouveau en marche mais ce ne fut que pour être de nouveau coupé dans sa fuite tant espérée : « Qu’est ce que tu attends ? Des gens meurent, Nikolaï. Ils vivent dans la peur. Ils... » « Tais-toi, enfin ! » cracha Nikolaï entre ses dents face à l’insistance malvenue de l’autre. Il lâcha son fils, venant empoigner l’homme par la cravate et le plaquer contre le mur du couloir, fort heureusement désert : il évitait les artères principales pour éviter des mouvements de foule comme à son arrivée. « Tu crois que je ne le vois pas ? Tu crois que ça ne me fait rien ?! C’est mon peuple. » La mâchoire de l’Ivanov se crispait devant le silence de l’autre qu’il relâchait lentement, ayant visiblement calmé ses ardeurs inconvenantes. « Patience… » Son regard se posa sur son fils dont il prenait le bras de sa main valide pour poursuivre son départ. Ils arrivaient enfin dans le hall. Il sentait dans le silence soudain de la foule que le Mage Noir ne devait pas traîner loin. Il sentit même son regard dans sa nuque, l’intrusion dans son esprit à laquelle il eut tout juste le temps de faire barrage avant de transplaner avec son rejeton. Il espérait vraiment que l’imprudence de l’autre ne lui coûte pas la vie.

Son bureau à Koldovstoretz. Pavel n’était plus là. Il avait du finir par s’ennuyer. Il le retrouverait après. Il avait deux trois mots à lui dire. Il réalisa que sa main restait crispée sur les vêtements de son enfant, pétrifiée par la peur. Il poussa un soupir et le relâcha enfin, tendu, ses prunelles venant le mirer avec intensité. « Patience... » répéta-t-il. « Kiril, je t’en prie, patience… Vous vous empressez tous à croire qu’il suffit simplement de couper les ponts avec la Main Noire, de se redresser et se battre dans la lumière divine de l’honneur et des bonnes intentions… Mais... » Il secouait la tête de gauche à droite, dépossédé de ses mots tant la peur lui tenait les entrailles et qu’il avait du mal à la juguler malgré lui. Son sang-froid lui échappait lorsqu’il s’agissait de ses enfants en danger et il avait l’air méconnaissable dans son état de nerfs non camouflé. Il prit le visage de Kiril entre ses mains et inspira profondément, collant son front au sien dans une proximité à mi-chemin entre l’affection et la dangerosité latente. Il laissait son calme revenir, lentement, le silence perdurait entre eux avant qu’il ne se recompose, chassant au loin ses vieux fantômes. Même dans sa tombe Sergueï Ivanov jouait encre avec lui, le plaçant dans une habituelle situation difficile où il se mordait les doigts, rongé par l’accablante culpabilité.
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11/6/2017, 18:52
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Il avait l'impression que ce couloir n'avait simplement pas de fin, qu'il continuerait de marcher ainsi éternellement et inévitablement, il se laissa gagner par la morosité et l'aigreur interne, se retenant tout juste de s'écarter de son père dont la main dans son dos le dérangeait fortement. Si le jeune homme percevait les réactions que la majorité des employés du ministère avaient à l'égard de son père, il n'en montrait rien et n'en pensait pas grand-chose car il avait toujours vu son géniteur provoquer des réactions similaires depuis longtemps… depuis toujours en réalité, et avant lui, son grand-père également. C'était tellement normal à ses yeux, tellement naturel, qu'il ne se posait absolument aucune question et aurait davantage noté l'absence de ce genre de déférences. Puis soudainement, Nikolaï le retenait, tous deux s'arrêtaient devant cet importun vers lequel il releva à peine le regard, le considérant l'espace d'un battement de cœur seulement avant de replonger vers le bas, se résignant déjà à devoir subir l'attente pendant que les deux politiciens parleraient d'il ne savait pas quoi… Et il n'avait pas envie de savoir quoi d'ailleurs, ça ne pourrait pas lui plaire de toute façon vu que ça viendrait de son père. Cela faisait déjà plus d'un an qu'il n'attendait plus rien de lui, quant bien même leur présente algarade avait été le coup de trop. Celui qui auparavant avait été une figure auréolée d'obscurité, exigeante mais protectrice était devenue la figure d'un tyran… un homme dont il ne supportait la présence que parce qu'il le devait. Et tous ceux qui gravitaient autours de lui, à seulement quelques exceptions près, se trouvaient souiller de son aura. Peut-être aurait-il été plus juste de dire que les seuls à peu près épargnés, en dehors de sa grand-mère, étaient son futur beau-père et le bras droit de Nikolaï.

Et pourtant, il ne pu pas vraiment s'empêcher du coin de l'oreille, quand il se rendit compte que la conversation ne ressemblait absolument pas à ce à quoi il s'était attendu… Fronçant délicatement les sourcils, il garda le visage baissé, mais son attention fit jour. De quoi parlaient-ils donc ? Il se crispa en sentant la main de son père se refermer plus fermement sur le tissu qui couvrait son dos et sentit ses tripes se tordre d'appréhension. Mais qu'est-ce qui se passait ? Incapable de lui opposer de réelle résistance, il avança de nouveau mais jeta un regard en biais à l'homme venu les arrêter, curieux et méfiant… mais aussi, en un sens, sympathique. Quoi que l'homme ait en tête il avait raison, des gens souffraient et mourraient, quiconque l'admettait ainsi ne pouvait pas être si mauvais, si ? De nouveau, Nikolaï se détournait de lui pour faire face à l'autre, mais cette fois, sa hargne l'estomaquait… Pourquoi réagir aussi vivement ? Comme s'il ignorait tout ça ! Comme si ça lui faisait quoi que ce soit ! A croire finalement que ce n'était pas à l'autre qu'il répondait mais à lui, protestant sur les mêmes cordes que les pensées de son enfant. Sauf que Kiril n'arrivait simplement pas à le croire. Silencieux, il lui fit face en lui opposant un regard qui avait retrouvé de sa vigueur même s'il restait coi et il faillit pourtant essayer de le remettre en question là immédiatement… sauf que Nikolaï avait d'autres plans. La poigne qui vint ceindre son bras le fit grimacer mais il ne se débattit pas un instant, déjà conscient que ce serait futile. Une dernière fois, alors qu'ils s'éloignaient tous deux, le jeune homme porta son regard clair, limpide, sur l'autre, l'inconnu… et lui fit un léger geste de la tête, pour le saluer, lui mais pas seulement, ce qu'il venait d'essayer de faire.

Même si ça semblait peine perdue.

Le hall apparu enfin, silencieux et il sentit l'appréhension grandissante de son père comme si c'était la sienne, de sorte qu'il fut parfaitement docile jusqu'à ce que le transplanage ait été fait. Ils apparurent dans le bureau directorial de Koldovstoretz, vide, froid et silencieux. Les tableaux été vides, leurs occupants avaient été chassés par Pavel avant son départ, comme en prévision d'un possible retour houleux du maître des lieux. Seule sa tête avait bougé, Nikolaï le tenait encore fermement et il n'osait pas s'arracher à lui de force bien que l'envie fut présente. Heureusement, l'autre sembla enfin se rappeler qu'il lui broyait la chair et il pu s'éloigner légèrement, portant sa main inverse sur le bras ainsi violenté pour masser le point de pression… Regard détourné, il esquiva les prunelles paternelles alors que l'autre s'exprimait. Kiril ne répondit pas, l'ignorant volontairement tandis qu'il continuait à se masser le bras, le souvenir du viol mental encore vif dans son esprit. Il lui en voulait, terriblement, et cette rancune le rendait pour l'instant complètement sourd à ce qu'il pouvait bien raconter et à toute forme de justification qui ne ferait finalement que jeter de l'huile sur le feu. Mais l'occultation volontaire n'avait pas que des bons côtés, et l'héritier ne se rendit absolument pas compte que son père engloutissait la distance entre eux, ne le percevant que quand ses mains se posèrent sur sa peau et qu'il sursauta, ouvrant de grands yeux où une sourde terreur perça pendant quelques instants… Il s'était immédiatement recroquevillé sur lui-même comme si son père allait de nouveau briser l'intimité de ses pensées.

Figé sur place, tremblant comme un rongeur prit dans les pattes d'un chat, ses yeux si lumineux baignés de cette angoisse, cette peur viscérale, Kiril ne bougeait pas, n'osant pas faire le moindre geste. Son regard restait braqué sur le torse de son père, accroché au nœud de la cravate, qui avait l'air légèrement dénoué sans qu'il sache pourquoi, mais le détail lui passa très loin au-dessus de la tête. Mais son mutisme ne sembla pas plaire. Secoué, il se crispa encore davantage et releva instinctivement la tête, écarquillant encore plus les yeux et manquant se cogner à lui alors que leurs lèvres se frôlaient en une proximité qui n'avait rien d'acceptable. Immédiatement et avec assez de violence cette fois pour lui faire lâcher prise, il s'arracha à sa poigne, recula comme un dératé et percuta le bureau de bois pile dans le bas des reins, lui expédiant une pointe fulgurante de douleur le long de la colonne vertébrale qui lui emplit les yeux de larmes… Il fit un pas de côté, posa une main sur la surface encombrée du bureau et l'autre sur la zone douloureusement atteinte et se plia de moitié avec un grognement, le visage figé dans une grimace de souffrance le temps que l'inconfort se dissipe. Tête baissée, il se massait la peau au travers du tissu et détournait une fois de plus la tête, cette fois pour cacher la couleur carmine qu'il adoptait.

La situation soudainement grotesque eut au moins le don de le ramener à un peu de maîtrise de soi. Toujours sans le regarder, honteux, il parla enfin : « Mes… mes avis… sur la situation présente ne sont pas les principales motivations de mon refus » Il déglutit douloureusement « Pourquoi m'avez-vous couvert ? » Il ne comprenait plus grand-chose de la situation, même en dehors de cet instant de panique totale « Pourquoi… pourquoi ne m'avez-vous pas laissé ? » Il pinça les lèvres « Je ne suis qu'une option de rechange à votre succession… et probablement le seront nous tous avec vos nouveaux enfants quand vous en aurez… » Non, il n'avait toujours pas digéré toute cette histoire et il commençait à entrevoir qu'il avait la rancune aussi tenace que celle d'un chinois. Se supportant sur le bureau en se rendant compte que se redresser était vraiment trop douloureux, il continua à fixer résolument le sol, pâle et empourpré tout à la fois. « Je… Je ne suis pas votre pion… je ne suis pas votre esclave… je ne sais pas ce que vous conspirez mais je ne suis pas là pour servir vos plans ! » L'éclat lui fit enfin relever les yeux, cri du cœur plus profond que tout le reste et il le regarda, terreur nichée dans les yeux, lacée à la détresse et l'incompréhension. Malgré la douleur que cela causait sur l'instant, il se dressa enfin, avec toute la dignité qu'il pouvait trouver, les épaules tremblantes alors qu'il réprimait sa peine. « Je... »

Un pas...puis un autre. Il avançait vers lui sans s'en rendre vraiment compte, jusqu'à se trouver tout près, avec toujours cette peur qu'il s'introduise de nouveau en lui. Plus jeune, cela ne l'avait pas dérangé, il se laissait faire avec docilité, il acceptait sans résistance aucune parce que ça avait toujours fait partie de sa vie, mais à présent… l'idée même de sentir sa présence dans son esprit l'insupportait, faisant vibrer une étrange et inconfortable tension en lui. « Je n'ai pas envie de vous servir de prétexte et d'excuse, pas comme avec grand-père... » Il haletait et baissa légèrement le regard avant de le remonter dans le sien. C'était sortit tout seul, peut-être même simplement pour le blesser, pour qu'il ressente un dixième de ce qu'il venait de lui infliger. « Cette décision c'est moi qui vais la porter le restant de mes jours… qu'ils soient courts ou longs, j'aimerai pouvoir me regarder dans une glace en me disant que mes décisions sont les miennes et que je ne suis pas votre pantin, que ce que je fais n'est pas conditionné par VOTRE partition ! N'est-ce pas… n'est-ce pas ce que vous lui reprochiez ? » Quand exactement l'avait-il attrapé par les épaules ? Il ne s'en était pas rendu compte, mais ça n'avait pas d'importance. Quand s'était-il rapproché à tel point qu'il happait son souffle à chaque inspiration ? Mais ça n'avait pas d'importance ! Ce n'était pas ça qui avait de l'importance pour le moment…

Tremblant et gauche, ce fut lui cette fois qui posa son front sur les siens, fermant les yeux un bref instant alors qu'il prenait conscience des tremblements de son corps. « Pourquoi avez-vous fait ça… ? » Il soufflait doucement, très bas, d'une voix frêle, et lorsqu'il rouvrit les yeux pour le regarder, il semblait avoir brièvement perdu des années. « Je vous aurai tout dit si vous me l'aviez demandé… Je… jamais je n'ai essayé de vous échapper… » Il avait l'impression qu'il avait avalé du plomb, alors qu'il venait se reposer contre lui « Alors dites-moi… expliquez-moi… je vous en prie… Je ne peux pas vous obéir, je ne peux plus… plus simplement obtempérer simplement parce que je vous admire… » Il laissa un silence alors qu'il tentait de se redresser… « Cet homme… il pensait que vous briseriez quelqu'un… Il ne savait pas que c'était déjà fait… » Il le serrait, stupidement, contre lui « Vous m'avez brisé moi.. alors si je suis vraiment votre pantin, j'ai… besoin que vous répariez mes files... »

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12/6/2017, 23:20
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Rah ! Ce silence était insupportable ! Qu’il parle bon sang ! Il n’était pas là pour faire un monologue ! Ou tenter d’en faire un, vu la difficulté qu’il avait soudain à aligner les mots les uns après les autres alors qu’il s’agissait de ce qu’il savait faire le mieux. Nikolaï secoua son enfant, comme pour le réveiller d’une torpeur. Le sortir de la terreur qu’il lisait très nettement dans le fond de ses prunelles, même sans legillimancie. Il ne s’attendit toutefois pas à ce que Kiril relève si subitement le tête, manquant de l’embrasser au passage. Il eut un mouvement de recul, léger et maîtrisé, de la tête, bien plus contrôlé que le chaos dans lequel son fils chutait. Il entama un geste de la main pour le rattraper, tentant d’éviter la prochaine catastrophe : « Le bur… ! » En vain. Voilà que son ouaille se pliait en deux sous le joug de la douleur après une rencontre percutante avec le bois. Nikolaï roula des yeux en poussant un soupir, d’avantage calme à présent, mais pas moins désespéré. La situation lui échappait, complètement, il n’avait plus aucune ficelle sur laquelle tirer, plus aucune prise, c’était comme s’il lui filait entre les doigts. Mais ce n’était pas la perte qui l’affligeait, c’était la crainte de ce qu’il adviendrait de lui s’il le laissait s’échapper. Quels dangers ? Quels tourments ? Le trépas en final jugement. Ou pire ?

Il le voyait s’empourprer, l’éviter. Rah ! Il l’avait trop bien éduqué dans cet honneur et les bonnes manières pour qu’un baiser avec un homme, qui plus est son père, ne vienne pas le perturber ! Nikolaï n’y accorda toutefois pas plus de crédit, évitant d’enfoncer le coup en essayant de le rassurer par la raison : c’était un accident, pas de quoi s’en effaroucher. Mais si, son gamin l’évitait, détournait son corps comme son regard pour ne pas l’affronter. La première question le retournait. Lui-même savait bien pourquoi il avait agi ainsi, mais son fils trop habitué à l’égocentrisme paternel ne pouvait pas l’entendre. Kiril se mettait des œillères et son père s’en retrouvait blessé. Bien qu’il en méritait amplement la conséquence, cela lui faisait mal que la chair de sa chair n’ait pas un seul instant envisagé qu’il faisait cela pour tout l’amour qu’il lui portait. La seule raison valable à son agissement. Pourquoi l’écartait-il arbitrairement ? Pourquoi est-ce que cela ne lui effleurait pas même l’esprit ? Bras ballants, accablé, il l’observait dans sa souffrance sans savoir quoi faire. Ses cris, ses émotions si vivantes. Une part de lui l’enviait d’être capable de les expectorer comme cela. Même si c’était douloureux, le patriarche savait combien cela serait salvateur ensuite lorsqu’enfin libéré, il se relèverait.

Et voilà qu’il le faisait, se redressant solidement dans les apparence malgré sa fiabilité. Nikolaï le laissait approcher, ne cherchant ni à refermer plus vite l’espace qui les séparait, ni à le refuser. Il demeurait, droit pilier, solide comme la montagne qu’il devait incarner, le phare vers lequel Kiril nageait, là, présent pour lui éviter les récifs tranchants vers lesquels la houle de son désespoir le menait. Visage à l’expression fermée, il le fixait, l’éclat de ses prunelles céruléennes refusaient de l’abandonner, malgré toutes les épées que son enfant lui enfonçait au travers du corps sans la moindre pitié. Il le laissait lui faire du mal, résistait. C’était tout ce dont il était capable, inapte à lui hurler combien il l’aimait, combien il l’adorait, combien chacun de ses choix n’avaient été orientés que pour les sauver, depuis la mort de Sergueï. Tant de choses avaient changé. Dans son ultime coup d’éclat, l’ancien Ministre l’avait radicalement dépolarisé, l’avait obligé à repousser l’orgueil au profit de ce qui le prenait aux tripes, un amour viscéral. Et ça lui tordait le ventre de douleur. Ça lui lacérait les entrailles mais il refusait de ployer, d’abandonner. Non, pour celui qui se tenait face à lui, il ne pouvait pas lâcher prise. Et… Quand s’était-il rapproché ?

Il ferma les yeux au front qui venait se poser contre le sien. Le flot de ses mots étaient un poison qu’il acceptait volontairement de boire. Si ce n’était pas lui qui le consommait, alors c’était son fils que cela dévorerait. Tout contre lui, il avait son enfant, son bébé, son si fragile petit être comme un agneau blessé. Crispé, tendu, tremblant au venin qui lui brûlait les veines, il finit par lever sa main valide pour la glisser dans les mèches brunes, si bien soignées, de son fils, massant sa nuque avec tendresse malgré les tremblements qui témoignaient de sa propre douleur. Il le serrait, baissait la tête, jusqu’à ce que sa mâchoire se referme sur l’une de ses frêles épaules. Il ne serrait pas fort, il cherchait seulement à étouffer des cris qui ne voulaient en fin de compte pas sortir. Bâillon inutile. Il lui fallut quelques secondes pour se déraidir et lâcher cette pauvre épaule : « Je… N’avais pas le temps… De t’écouter. Ils venaient, il… » Il savait que sa venue à la Douma aurait attiré du monde à sa suite. Et pour rien au monde, il n’aurait voulu que Kiril exprime cela de vive voix. Dans le secret de ses pensées, ils avaient été à l’abri. « Et si c’était à refaire… Je recommencerai. » Même si ça ne plaisait pas à sa progéniture et Nikolaï était parfaitement conscient du viol que cela représentait : il le subissait bien assez lui-même avec Raspoutine. « Pour qu’ils n’entendent jamais ce que tu aurais pu me dire. Je suis désolé... »

Le souffle se mourrait dans l’oreille de son enfant, l’Ivanov tremblait malgré toute la maîtrise de lui-même qu’il luttait à préserver. Il mit quelques secondes à reprendre de nouveau : « Je... » Ça ne voulait pas sortir. Il savait que c’était les mots les plus difficiles, l’aveu même de sa plus terrible faiblesse, son talon d’Achille. « Vous aime. » Le silence, il en avait oublié de respirer. L’inspiration fut bruyante, sa poigne se refermait sur les mèches de cheveux qu’il avait en main. « Tous les trois. Plus que tout au monde. » Les mots venaient plus facilement, comme si le premier pas avait lancé la machine et que la fluidité de ses propos prenaient vie : « Vous ne servez pas mes plans, vous en êtes la raison d’être, l’essence même. Chacun de mes choix… Alimentés par le même cauchemar de votre perte... » Il déglutissait, sa gorge était sèche, douloureuse. Il avait peur, il avait terriblement peur de les voir tous massacrés. Il s’efforça à le relâcher, reculer, s’écarter, titubant comme si son corps était criblé de balles et que son sang coulait avant de se stabiliser, le mirer, longuement. Ses tremblements cessaient, son expression se refermait et puis lentement, il vint contourner le bureau directorial pour s’y asseoir avant que ses jambes ne finissent par lâcher. Il reprenait les rênes.

« Si tu pars, Kiril… Si tu pars, je ne te demanderai qu’une chose : emmène ton frère et ta sœur avec toi. Aujourd’hui, demain, dans un mois, un an, que sais-je. Mais ne pars pas seul. Nous sommes une famille et si tu pars seul, je ne pourrais plus les protéger eux aussi. » Il serrait les dents, prunelles droit dans les siennes, les avant-bras appuyés sur son bureau, l’allure royale. « Si tu pars Kiril… Pars et ne regarde pas en arrière, tu ne pourras pas faire dans la demie-mesure. » Parce qu’il y aurait un massacre, c’était indéniable. Il n’était pas même à exclure que Nikolaï lance une attaque désespérée contre le pouvoir en place à la Douma. Tant pour son honneur… Que pour laisser le temps à ses enfants de partir loin. « Pars et cachez vous bien. Parce qu’Il n’aura pas de répit, tant qu’il ne vous aura pas tous éliminés. Les lignées royales ont toujours fait de l’ombre à ses projets, parce qu’elle sont le cœur de la Russie… » Puis, à demi-mots, avouait ses projets : « … Et lui en feront toujours. » Parce qu’il n’avait pas l’intention de laisser ses enfants ployer comme lui devant les Raspoutine. Il élevait le menton en figure impériale.

Puis pencha la tête légèrement sur le côté, silencieux un instant avant qu’un sourire tendre ne marque ses lèvres. « Je suis extrêmement fier de toi, Kirioucha. Extrêmement. » fit-il en mémoire de leur dernier entretien comme pour tenter de lui faire faire les liens qu’il n’avait pas fait la dernière fois. L’accord informulé de partir à l’étranger qu’il lui avait cédé et la supplique… Celle d’être patient, d’attendre le moment adéquat pour agir, lui laisser du temps pour leur construire de meilleures perspectives. « Assis-toi. » l’invita-t-il, craignant de le voir s’écrouler à tel à un moment où un autre. Et puis… Ils avaient sûrement encore des choses à échanger.
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