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Insomnie | Pavel

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11/6/2017, 18:16
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Nuit du 12 au 13 mars

Il y avait quelque chose qui clochait. Le pire dans cette histoire, c’était que Nikolaï ne savait pas exactement quoi. Il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus, une intuition quasi-palpable mais qui s’évertuait à lui passer entre les doigts. Et ça l’agaçait. Ça titillait ses nerfs autant que la chaleur brûlante du feu sur le derme. Le Patriarche fermait les yeux, essayant de faire le tri dans ses pensées, repassant le fil des dernières heures avant l’arrivée de Raspoutine en boucle. Sa méfiance l’avait fait fuir Pavel quelques jours. Ce n’était pourtant pas faute de son absence à Koldovstoretz : il était bien plus présent, reprenant la main sur des tâches déléguées un temps à son surveillant. Pour le décharger d’une partie du poids qu’il lui avait fait supporter… Mais cela aurait été se mentir à lui-même que de s’avouer qu’il n’y avait que cela. Le trouble lui faisait resserrer la laisse. Ce d’autant plus qu’il savait Pavel responsable d’une part de la rébellion de Kiril. Son surveillant avait l’admirable tendance à appuyer son index pile où l’incohérence résidait, appelant à la réflexion sincère, celle qui faisait avancer la nature humaine mais s’il appréciait ses remarques avisées dans le creux de sa propre oreille, il avait un peu plus de mal lorsqu’il approchait ses précieux enfants. Avec de bonnes ou de mauvaises intentions en fin de compte. Seules comptaient les conséquences et Nikolaï s’était retrouvé avec des conséquences peu reluisantes sur les bras.

Ne parvenant plus à dormir, il quitta son lit et s’habilla avant de tourner en rond dans son bureau. Son esprit était un supplice à lui tout seul. Ne pouvait-il pas un peu s’arrêter de réfléchir ? Juste un peu, un instant. Il lui avait semblé pourtant y avoir goûté, après le départ de Pavel de sa chambre, la dernière fois. Il avait dormi comme il n’avait jamais dormi. Apaisé alors que Raspoutine allait pointer son nez dans l’heure suivante. Ses pensées s’orientaient vers son surveillant et sa psyché allait au-delà de sa propre enveloppe corporelle. Il le cherchait, comme un serpent qui se déplaçait à l’intérieur des murs, en quête la cible à mordre. Il était là. Il le sentait comme il sentait chacune des vies qui sommeillaient en son sein. Ou plutôt dans le sein de cette école mais en l’heure présente, cela ne faisait aucune différence. Il ouvrait la porte de son bureau, expérimentant la nouveauté. Il devrait rester à Koldovstoretz plus souvent, c’était fou tout ce qu’il pouvait faire avec cette école. Dans l’obscurité la plus totale, il vaquait dans les couloirs, sans craintes. Il percevait les murs, il les sentait, même dans le noir, à moins qu’il ne passe en vérité à travers ? Il n’en avait aucune idée. L’euphorie de la liberté sans contraintes peut-être. Il jouait avec son surveillant. Combien de fois lui avait-il fait le tour du pâté de couloirs déjà, hein ? Il n’en avait aucune idée, mais ça l’amusait de le faire tourner en bourrique. C’était de bonne guerre : au fond, c’était de sa faute à lui s’il n’arrivait pas à dormir. Et s’il le faisait courir ?

Là voilà, il était bien échauffé. Nikolaï s’arrêtait au rez de chaussée ouvrant les portes de la grande salle. Les chandeliers s’allumaient. La pièce était vide d’hommes et de créatures. Les quatre rangées de tables cernées de bancs faisaient face à l’estrade de la tablée des professeurs. De lourds rideaux clos couvraient les fenêtres, empêchant le froid d’entrer de façon trop mordante dans le château. Il entendait ses propres pas sur le parquet ancien et s’en étonnait. Il n’avait pas entendu ses pas un peu plus tôt, avait-il flotté ? Avait-il seulement été palpable ? Il sentait Pavel approcher, pauvre fauve transpirant, qui voyait enfin la fin de sa quête. La lumière dans la pièce n’avait rien de discret. Le directeur levait la tête vers le plafond, observant les emblèmes animaux des quatre maisons de cette école. Son surveillant entrait, Nikolaï lui accorda son attention avant de renâcler un rire à la tête que l’autre tirait. Certain qu’il n’y avait personne d’autre qu’eux, auquel cas il l’aurait senti, il se rapprocha de lui et porta sa main valide sur son épaule pour la faire glisser lentement sur ses pectoraux. La chemise était devenue un peu humide et il s’en auto-félicitait. Railleur, il commentait : « Après qui cours-tu pour finir dans cet état ? » Il ne parvenait pas à garder son sérieux, venant se morde la lèvre inférieure, parfaitement ravi. « J’aurai voulu te présenter des excuses, mais je n’arrive pas regretter, tu les acceptes quand même ? »

N’était-il pas censé lui en vouloir, à la base, à ce surveillant ? Ne devait-il pas lui toucher deux mots ? Il réalisait combien il se détachait un peu trop de ses objectifs en sa présence. Il avait voulu passer ses nerfs… Parfait, il ne sentait plus l’énervement. Mais il n’avait pas fait cesser le feu de la façon dont il s’il attendait. C’était frustrant et en même temps, tellement bon. Au moins, il riait bien. Pavel peut-être un peu moins d’avoir été le dindon de la farce. Il laissa son sourire s’apaiser doucement, sans s’éteindre pour autant, le relâchant, s’écartant pour marcher un peu, au milieu de cette salle, levant la tête vers le plafond, se laissant aller dans sa contemplation. « Je vais m’absenter quelques jours. » C’était lâché d’un coup, espérant titiller sa curiosité, le cherchant, toujours. Il n’apporta toutefois pas plus d’explications sur le ‘pourquoi’. « Tu as l’habitude, maintenant. » Ses yeux parcouraient la richesse des détails de la peinture du plafond, songeur. « Tu étais dans quelle maison ? » demanda-t-il, complètement hors sujet, si ce n’était le lien avec la peinture qu’il mirait et ses animaux fantastiques.
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12/6/2017, 23:18
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Que Nikolaï l'évite n'avait pas été surprenant, tous deux savaient que cela arriverait lorsqu'ils en étaient venu à sceller la décision de retirer à l'Ivanov les dangereux souvenirs qui risquaient de précipiter leur entreprise dans une défaite immédiate et sanglante. Et en vérité, Ioann n'était pas fâché qu'il le fasse car cela lui donnait aussi du temps pour se rencontrer, réfléchir et démêler l'écheveau que leur empressement gauche avait entraîné dans la clarté antérieure de ses très nombreux plans pour l'avenir… Certaines choses devaient être repensées, d'autres seraient abandonnées, d'autres encore construites de toutes pièces, et hélas, il allait avoir besoin de soumettre plus d'un pan de ses projets à l'accord du reste du cercle des onze. Cela le contrariait presque plus que d'avoir été forcé d'oublietter son amant tant les récentes relations au sein des fondateurs du mouvement de résistance devenaient difficiles. Tout le monde souffrait d'un manque de confiance en l'avenir et sa décision de s'enfermer à Koldovstoretz sous le nez d'un des piliers de la Main Noire n'avait pas plu à tous, naturellement… Certains commençaient vaguement à penser qu'il voulait jouer cavalier seul, et le prince déchu lui-même avait déjà une fois caressé l'idée de mettre cette crainte à exécution tant certains l'agaçait. Fallait-il vraiment qu'ils doutent de lui ? LUI ? Qui pouvait être motivé plus que lui à abattre Raspoutine ? Un seul lui arrivait peut-être à la cheville mais il savait déjà que plaider pour l'Ivanov serait un chemin de croix pour ses nerfs le jour où cela pourrait advenir. Les rebelles avaient, pour beaucoup, des idées bien arrêtées sur les questions de loyauté. Pas qu'il les blâma, simplement cela ne lui facilitait absolument pas la tâche. Pour le moment cependant, il en était seulement rendu à jouir de son isolement pour renforcer sa détermination déjà sans faille.

Au cours de la semaine précédente, il s'était plusieurs fois immergé dans les souvenirs que le directeur de la prestigieuse école lui avait confié, perdant ses rares heures de sommeil en de sinistres contemplations qui s'imprimaient peu à peu dans son esprit comme une marque indélébile, derrière les barrières, les remparts de sa forteresse intérieure. Son bras droit lui manquait, à défaut de cette compréhension miroir en son amant, et il ne trouvait pas à exsuder la souffrance qu'il ressentait chaque fois qu'apparaissait le visage de son cousin et des enfants de celui-ci… Pourtant il s'entêtait, espérant réussir à passer au-dessus de ce qu'il ressentait, espérant qu'à force de se brûler au fer blanc de l'horreur il en viendrait à ne plus rien ressentir, qu'il s'endurcirait face à cette faiblesse et qu'il la ferait disparaître. Il le devait, afin de ne plus rien risquer de gâcher, afin de faire son deuil une bonne fois pour toute et puis avancer, enfin, se consacrer au futur et à la mort de Raspoutine plutôt qu'à ses regrets et ses pertes. Ses rares instants de repos s'entrecoupaient désormais de cauchemars épouvantables, mais il faisait tout son possible pour dissimuler l'état dans lequel il se trouvait… et par chance, il était doué à ce jeu-là, avec un petit coup de main de l'un de ses compagnons d'armes passé maître dans l'art des sortilèges cosmétiques. Ne restait que le manque d'énergie, mais fort heureusement, au sein de l'école, il n'avait pas besoin de se battre en duel et n'aurait de toute façon personne pour lui arriver à la cheville.

Et à présent… ? A présent, il parcourait les couloirs, trouvant soudain un intérêt réel à prendre le service nocturne, puisque celui-ci lui permettait de ne pas voir la trombine de ses collègues plus que de raison, en particulier de la fille Raspoutine, qu'il aurait bien expédié sans plus y penser. Dans le silence des lieux, il se passait de supporter toutes leurs stupidités, leurs constantes jérémiades et leur hypocrisie si consommée qu'elle en deviendrait presque de la bière. De la vinasse certes, mais l'idée était d'autant plus criante. Il voulait la paix, bon sang !  Mais c'était sans compter que un certain directeur, même s'il n'additionna pas deux et deux immédiatement, alors qu'une sensation bizarre de déjà vu l'envahissait tandis qu'il passait un angle de couloir. Est-ce qu'il ne serait pas déjà passé par là un peu plus tôt… ? S'arrêtant un instant, il fronça les sourcils, considéra la plaque rocheuse la plus proche, puis secoua la tête en se traitant d'idiot, et reprit sa marche. Pourtant à trois intersections de là, même tarif et même punition, la sensation l'étrilla de nouveau et l'arrêt fut plus sec, sans qu'il ne se décide à lui donner raison. Pourtant, la troisième fois eut raison de lui, il s'arrêta abruptement et décocha un regard courroucé à la caillasse comme s'il lui promettait une malédiction qui durerait trois génération. Non mais sérieusement ? Puis, lentement, la méfiance s'insinua, et il jeta des regards de biais, comme s'il s'attendait à voir Nikolaï jaillir de derrière un meuble en criant 'surprise'… sauf que c'était idiot.

Il n'avait pas besoin de se planquer où que ce soit pour jouer avec lui, même s'il n'avait pas eut conscience que la possession de l'école donnait de telles prérogatives. S'il l'avait su, il aurait agit différemment à la visite de Raspoutine. Tant pis, ça ne servait à rien de revenir en arrière et de vouloir refaire le monde. Il se contenterait de l'idée de rendre la monnaie de sa pièce à son amant… D'ailleurs, pourquoi ne dormait-il pas à cette heure-ci lui ? La question tournait encore dans sa tête quand il arriva finalement dans la grande salle, haletant lourdement, la sueur lui coulant dans le dos et refroidissant déjà désagréablement tandis que le tissu de sa chemise lui collait à la peau. « Sérieusement... » Il s'arrêta enfin et soupira lourdement, avant de passer une main dans son col, puis ouvrant les boutons de sa veste pour en écarter les pans, donnant un peu d'air à sa peau surchauffée… « C'est ta façon de composer un faire part pour les dîners romantiques ? » Pourtant, il ne le prenait pas si mal, même si sur le coup, ça l'avait exaspéré. Un petit sourire en coin lui ornait les lèvres tandis qu'il croisait les bras… et les décroisaient presque immédiatement avec un grognement d'ours. Non, ça lui donnait trop chaud, vraiment. Fichu Ivanov, s'il voulait le voir nu il y avait d'autres moyens de faire que de le faire décéder. Retombé dans le silence, il laissa l'air froid de la salle s'insinuer entre les tissus, tandis qu'il l'observait, plus étroitement qu'il ne le semblait d'ailleurs…

Lui faisant les gros yeux, sans être complètement sérieux, Ioann laissa l'autre approcher, lentement, penchant progressivement la tête sur le côté avec une lueur joueuse dans les yeux, quoi que loin du lustre de luxure qui aurait pu les habités. « Ah tu ne sais pas ? » fit-il avec une innocence feinte… ou en tout cas, il tentait d'avoir l'air innocent, mais c'était peine perdue, le sarcasme perçait dans sa voix ainsi qu'un vague rire un brin irrité. La suite pourtant lui fit rouler des yeux puis secouer lentement la tête, négativement, haussant un sourcil alors que ses yeux s'étrécissaient sensiblement. « Non... » Renâclant un rire, il poursuivit «  Pas besoin d'excuses, je ne suis pas vexé… enfin… pas trop » Les derniers mots étaient glissés plus par taquinerie, avec une légère moue mutine. Il l'avait fait suer un coup, bon, et c'était payé sa tête, oui aussi… il se vengerait, à l'occasion, ça ne manquerait pas. Œil pour œil, coup de chaud pour coup de chaud ! En attendant, il finit par ôter complètement sa veste, la laissant sur l'une des tables de bois et se passant une main dans le col une fois de plus, pour se masser les muscles à la jonction du coup et de l'épaule. Ce serait déjà ça de prit pour apaiser la sensation qu'il avait d'être un four ambulant… Le sport de ce genre, ça faisait un moment qu'il n'en avait pas fait, peut-être était-il temps de s'y remettre de façon plus sérieuse, d'ailleurs. En attendant de mettre ce plan de remise en forme à exécution, il allait eut-être savoir ce qui poussait son 'supérieur' à jouer les oiseaux de nuit…

« D'accord » Jusque là, pas de soucis, partir il l'avait déjà fait et plus longtemps que quelques jours, ça ne l'alarmait pas vraiment. Sans doute avait-il d'autres entrevues politiques….  Pourtant, il fronça les sourcils, et se jucha sur l'une des tables, sans le quitter des yeux. Oui, il s'agissait certainement de ses conspirations, qu'avait-il donc d'autre à faire hors des murs de son école ? Ah oui… sa jeune fiancée… est-ce que ça valait vraiment d'abandonner son poste ? Hm, il n'était pas objectif, c'était une femme après tout, à ses yeux, elle ne valait pas beaucoup d'efforts, fatalement. Peu prolixe, le prince déchu attendit de voir si l'autre irait plus loin dans ses explications, mais rien ne vint… Bien, s'il voulait savoir, il allait donc devoir travailler la question sérieusement. « Certes... » Cette fois, son regard se fit plus inquisiteur. Il radotait… l'âge commençait à le gagner ou bien enfonçait-il le clou volontairement ? Les deux peut-être ? Est-ce que ça faisait de lui un gérontophile ? … Pourquoi fallait-il toujours que son esprit le torture avec des questions aussi repoussantes ? Avec un frisson, il chassa cette affreuse considération en se disant que si les vieillardes ressemblaient à ça, ce ne serait pas vraiment un problème pour lui d'assumer. Lentement, la chaleur descendait et il retrouvait une température corporelle adéquate. Bientôt, il lui faudrait enfiler sa veste de nouveau histoire d'éviter un vilain rhume qui le conduirait à devoir supporter les infirmières. Ou alors, il n'aurait qu'à le pousser dans un bac d'eau glacée histoire que lui aussi soit malade…

Tout à ses considérations pragmatiques, il ne vit pas arriver la question et la reçut avec un clignement de ses yeux hétérochromés. « Womatou » fit-il après un instant à considérer les motivations sous cette interrogation sortie de nulle part. Ainsi rappelait-il qu'il n'avait pas étudié à Koldovstoretz… « Si j'avais suivi ma formation ici, je suppose que j'aurai été rubin… ou recalé dès l'admission pour conduite dangereuse » Pourquoi pas après tout, à Ilvermorny, le corps enseignant avait bien fait quelques ulcères devant ce qu'ils prenaient pour des tentatives de suicide plus ou moins inspirées. Bah… peu importait, il avait largement expliqué le curieux de sa situation. Se redressant finalement, il tenta une fois de plus de croiser les bras et en découvrant qu'il n'allait pas décéder dans la seconde, campa la position, épaules en arrières. « Et toi ? Non laisse moi deviner… Yantarnny ? » C'était ce qui semblait lui convenir le mieux, après tout, même s'il ne connaissait pas les subtilités des maisons de l'école russe autant qu'il l'aurait voulu. Haussant les épaules, finalement, il vint se tenir derrière lui, frôlant son épaule de la sienne, sur sa droite, une place plus symbolique que certains ne le pensait, même s'ils étaient nombreux à avoir finalement saisi le message avec le retour de l'Ivanov. « En fait j'ai toujours trouvé le système des maisons relativement manichéen, trop tranché dans sa façon d'aborder les caractères »

Il parlait avec détachement, mais son esprit, immanquablement, revenait vers les souvenirs que l'autre lui avait confié… Il pinça sensiblement les lèvres, et rompit de nouveau le silence avec une nonchalance affectée, se balançant légèrement d'avant en arrière : « Il va falloir que l'on discute de quelques uns de tes employés, à ton retour… Il y a des fruits pourris dans le panier… Monseigneur le mégalo aime peut-être donner des leçons à des gosses qui ne savent pas le quart de ce qu'ils font, mais moi, ce sont les adultes qui me font m'interroger... » Son regard glissa, de biais, vers la sombre silhouette de son amant, mais il n'alla pas plus loin, le mirant avec une intensité qui éclairait ses yeux d'une rare touche de bleu…

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13/6/2017, 21:03
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« Tu me trouves romantique ? » avait-il répondu, rapidement après sa première question, arquant un sourcil. Non, vraiment, pas son genre. Pourtant, pour organiser de tels dîners, il fallait l’être au moins un peu. Nikolaï avait d’avantage l’amour vache qu’autre chose de plus honnorable. Il n’avait pas spécialement attendu de réponse, c’était une plaisanterie et Pavel prenait toute cette mascarade sur un ton léger qui convenait bien à l’Ivanov. Au moins, il n’était pas offensé. Le contraire l’aurait déçu, il n’était pas habitué de la bouderie de la part de son surveillant. Il était bon joueur, c’était agréable. Il savait aussi qui paierait pour cela et, en vérité, il avait hâte.

Ses prunelles céruléennes parcouraient les détails de la peinture déjà mille fois contemplée. Cela lui faisait encore étrange de revenir ici, après toutes ces années. Il lui semblait que le temps innocent de ses jeunes années s’en était allé bien loin. Il fallait avouer que la finesse du travail ne le laissait pas insensible, lui qui appréciait tant les arts. En particulier la musique, mais il ne manquait pas de se rassasier les yeux lorsque l’occasion se présentait. A cette pensée, son regard en coin glissa sur Pavel, attablée. Et bien, il l’avait épuisé à ce point ? Un sourire, furtif, le mirant de la tête aux pieds. Il n’avait jamais trouvé d’attrait au corps masculin. Pas avant lui. Pas sur d’autres que lui. Ce n’était en définitive pas tant sa carrure qu’il contemplait, mais plus cet embrun à la fois fauve et royal qui se dégageait de lui. Son aura. Tout comme il n’appréciait pas les notes de musique pour elles mêmes, mais pour l’harmonie splendide qu’il était possible d’en créer.

« Un félin. » constata-t-il lorsque Pavel lui donna lui nom de sa maison. Non pas à Koldovstoretz. Il aurait pu s’en douter, même s’ils n’avaient échangé sur le ‘quand’ exactement, Pavel avait rencontré l’Amérique. Au fond, Vetrov était un nom russe mais… De toutes manières, il se serait fustigé d’avoir été scolarisé à peu près à la même période que lui sans avoir remarqué cet homme un seul instant. Ah les rubins. Il y en avait beaucoup à la Douma et Nikolaï avait largement appris à composer avec ce genre de personnages trop fonceurs pour sa propre prudence et qui lui avaient fait manquer plusieurs crises cardiaques bien senties. Il ne commenta pas toutefois, même lorsqu’il exposa sa conduite dangereuse. Il avait de la compassion pour les enseignants de l’école américaine, Pavel n’avait pas du être un cadeau. Mais chaque école et chaque époque avait son lot d’élèves turbulents. Quelques uns plus que d’autres et il ne doutait pas de la capacité de son amant à sortir des normes.

« Non. Sapfir. » C’était atypique pour un politicien mais Nikolaï avait aussi une compétence spéciale à sortir des normes bien nettes. Les Safpir étaient d’avantage tournés vers les sports, l’Histoire et l’enseignement que vers la Douma. La perte de son bras l’avait très tôt privé de la capacité à voler sur un balai, mais sa carrure développée n’était que la preuve vivante qu’il avait refusé d’être un bureaucrate rachitique. Son amour patriotique n’était pas assorti d’ignorance. Il retraçait souvent les chemins de vie, tant de son pays, que des lignées sorcières, jusqu’aux histoires individuelles, s’inspirant du passé et de ses erreurs pour construire l’avenir. Il avait éduqué ses propres enfants avec une extrême implication et se retrouvait à présent à la tête de Koldovstoretz. Ça n’était pas dénué de sens, mais cela écartait indéniablement tout un pan audacieux de sa vie qu’était la politique. Ceux qui finissaient à la douma avaient séjourné dans les maisons du centaure et du dragon. Sa maison étonnait bien souvent dans sa singularité, et beaucoup avait d’ailleurs vu son départ de la Douma comme une trajectoire prévue d’avance lorsque la parchemin qui contenait son nom était sorti du chaudron avec une teinte aussi bleue que ses yeux.

Il ne fit pas de remarque sur l’affectation dans les maisons, se contentant de reporter son attention sur la peinture au plafond. Il l’écoutait attentivement, mais il appréciait de pouvoir détourner le regard lui, pour l’éviter. Désir refoulé par la méfiance, il se jugulait de le dévorer des yeux sans le lâcher un seul instant. Il sentait sa présence, près de lui, cela lui suffisait bien assez. A sa droite, position de ce qu’il représentait, remplaçant ce bras droit, physique, dont il était atrophié. Le frôlement contre son épaule la lui fit retirer doucement. Non pas qu’il désapprouve le contact. Mais pas sur ce bras-ci. Il ne faisait que se protéger instinctivement de la vive douleur. Sa dernière réplique lui fit quitter sa contemplation pour tourner son visage, sérieux, vers lui, captant en biais ses prunelles par dessus son épaule. Il y avait bien peut-être des têtes dissidentes parmi ses employés mais Nikolaï entrevoyait parfaitement le message subliminal qui en découlait. C’était lui qu’il visait, interrogeait et pour autant, le directeur refusa de lui répondre, lui retournant sa propre question, ses propres doutes et suspicions : « Je te rejoins. »

Ses prunelles bleutées se faisaient tranchant acier aux derniers mots prononcés pour les enfoncer plus encore au travers de son interlocuteur… Et pour autant, le vocabulaire dont il avait usé doublait son sens d’une volonté de consensus. Des doutes et des désirs, son dilemme par mille fois retourné, décortiqué, sans parvenir à avancer ou reculer. Il était maître dans l’art des paroles et jamais un mot n’était lancé aussi posément sans avoir été soigneusement choisi pour sa justesse à tous ses niveaux de définition. Le silence se fit tendu entre les deux hommes, dans un mélange délicieux entre le refus et l’acceptation. L’atmosphère s’alourdissait avant qu’il ne reprenne : « Tu m’as mis dans de beaux draps. » Là encore, le sens était double, pointant du doigt le rôle que Pavel avait joué auprès de Kiril qui, même dénué de mauvaises intentions, n’en avait pas moins conduit à ce que Nikolaï aille chercher son enfant à la Douma. Leur lignée était en précaire équilibre et la balance avait tremblé dangereusement avant de se stabiliser à nouveau. Il s’en serait bien passé, car si les choses s’étaient apaisées, il n’en demeurait pas moins vrai qu’il s’agirait d’une fragilité à la prochaine bavure. Raspoutine avait ses limites et l’Ivanov avait un peu trop tendance à marcher dessus.

Le sens matériel de sa dernière phrase demeurait toutefois. Il appréciait la proximité qui était la leur mais refusait qu’elle devienne un danger. « Tu es téméraire mais tu sais peser les risques que tu prends. Tout comme moi. » Il détourna le regard pour le poser sur la chaise dictatoriale de la table des professeurs. « Mais Kiril est un enfant. » Et cela rendait les chuchotis à son oreille bien différents. Son fils n’avait pas conscience de tout ce qui se tramait en fond, déduisait à tord et avait porté une nouvelle écorchure à la lignée des Ivanov qui n’avait vraiment pas besoin de ça. Surtout en ce moment. Et surtout dans un régime aussi totalitaire et violent que celui mis en place par Raspoutine. La dictature laissait place aux calomnies les plus fatales. « Mon enfant. » corrigea-t-il fermement, marque de possessivité qui refusait qu’on approche ce qui lui appartenait. Il lui demandait de s’écarter de lui, et il le faisait encore de façon polie, sans montrer les crocs. Une mise en garde, un premier avertissement et il espérait ne pas avoir à réitérer sa demande.

Il fit quelques pas en avant, longeant la table de la maison à laquelle il avait appartenu, autrefois, avant de s’arrêter à un endroit bien précis. Il frissonna malgré sa lourde veste qui tombait jusqu’à ses genoux pour le protéger du froid des couloirs du château. « Je m’asseyais souvent ici au début de ma scolarité. » Ses prunelles passèrent du bois de la table, au plafond, juste en dessous d’une étoile peinte. « J’étais persuadé qu’elle veillait sur moi. » Il était né sous une bonne étoile. Bien des miséreux n’avaient pas été nourri avec une cuillère en argent. Famille prestigieuse et aisée. Le même nom de le tsar de Russie, un prince parmi les princes. « Et puis j’ai eu cet accident. Un accident qui m’a fait comprendre que j’étais un enfant naïf. » La stupidité de ses choix et de ses décisions. Ça lui avait explosé en pleine face comme ça aurait pu exploser à la face de son fils. « Un accident dont je subis les conséquences encore aujourd’hui. » Et il ne voulait pas que Kiril subisse le même sort par des choix louables mais inconsidérés. Un fardeau qu’il porterait jusqu’à la fin de ses jours. Celui de la culpabilité dont son père était rongé, pas seulement pour ce qui s’était passé à son bras droit. Mais ça, comment Pavel pourrait le savoir ?

Classant le sujet pour l’heure, il ne désirait pas s’y étendre plus que nécessaire. Il devait lui toucher deux mots et c’était fait. La logique aurait voulu qu’il mette un terme à cet entretien nocturne mais une fois n’était pas coutume, il n’avait pas envie. Pas après pas, il revenait vers lui, comme un élastique qu’il avait tendu mais qui ne pourrait que revenir à sa position initiale. « Mon père était à Yantarnny. Un stratège remarquable et si sûr de lui. » Officiellement, il avait ployé mais le directeur savait que jusque dans les dernières secondes de sa vie, il n’avait fait que gagner. Nikolaï, lui, avait été déchu : « Je n’ai pas autant de certitudes. J’ai, au contraire, beaucoup de doutes. » Arrivé face à lui, il le visait d’un regard entendu, trouvant un peu de calme et de repos en se glissant dans ces prunelles fauves et légèrement bleutées. Tiens, il n’avait encore jamais vu ces reflets… Penchant lentement la tête sur le côté, ce fut avec douceur que son esprit se profilait le long des murailles, comme le souffle d’un vent caressant. « Et je suis curieux. » De ce qu’il y avait derrière ces murs. Un vrai Sapfir en définitive. « Aventureux. » Un sourire dans le coin de ses lèvres revenait, joueur.

« En fin de compte, on peut mettre la définition qu’on veut derrière ces traits de caractère. Avec une certaine marge de variabilité englobant une abondante diversité, on rend ces frontières moins cloisonnées qu’elles en ont l’air. Tu es trop sévère avec ses pauvres maisons. Leur intérêt réside plus dans la cohésion qui émule, tant au sein d’une famille, que d’une patrie. » Les maisons pour famille, l’école pour patrie. Le concept s’élargissait aisément. On ne choisissait pas les membres de sa famille, c’était une décision aussi arbitraire que l’affectation dans les quatre maisons de cette école. Et pour autant, on se battait ensemble, se soudait l’un à l’autre. Et pas seulement avec les frères et sœurs de même couleur. Même les rivalités étaient un lien comme un autre : Nikolaï adorait son père autant qu’il l’avait détesté.

« En cela, c’est probablement la plus pure et la plus infalsifiable... » Même par le régime de Raspoutine. En définitive, Nikolaï était assez fier d’être le rempart à ces valeurs : « … Connaissance qu’une école puisse ancrer dans ces petites têtes. » Il fallait vraiment qu’il dorme, où il allait finir par sortir tellement de concepts philosophiques qu’il pourrait en écrire un bouquin. Dans un même temps… Il savait que même s’il était épuisé, il ne pourrait pas fermer les yeux. En silence, il s’attardait sur les réactions de son visage, ce qui perturbait les iris qui lui faisaient face. « Tu ne dors pas plus que moi, on dirait. » Et il ne parlait pas du fait que Pavel soit debout, puisqu’il était parfaitement normal qu’il soit là pour ses rondes nocturnes. Non, il parlait de la fatigue qu’il sentait émaner de lui, de ses yeux, de son corps et pas seulement pour la petite course qu’il lui avait faite faire : « Qu’est-ce qui t’agite ? » Il le sentait. En vérité, il sentait de lui bien plus de choses qu’il ne le pensait. Sans mettre de noms dessus.
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